L’organisation à l’épreuve des territoires

Table ronde avec des représentants institutionnels

Intervenants

Daniel Barroy, directeur régional des affaires culturelles de Lorraine
Valérie Gaye, chef du bureau du développement de la lecture, Direction du livre et de la lecture
Jean-Luc Gautier-Gentès, inspecteur général des bibliothèques
Emmanuel Serafini, chef du service Culture, Éducation, Jeunesse, Sport de l’Assemblée des départements de France (ADF)

 

Daniel Barroy, directeur régional des affaires culturelles de Lorraine

Je voudrais vous remercier, tout d’abord, d’avoir choisi la Lorraine pour vous réunir. L’ensemble des problèmes que vous pouvez rencontrer à des titres divers dans vos régions se trouve représenté dans cette région à la fois par sa structuration urbaine et aussi par le poids de l’histoire dont on sait qu’il peut être lourd, ici, en Lorraine. Il m’apparaît précisément que ces journées d’échanges entre les professionnels que vous êtes au niveau des départements doivent être pour vous, mais aussi pour les services de l’État en région, un véritable apport. Par-delà les réformes institutionnelles, qui se feront nécessairement, tout ce qui concerne l’organisation de la lecture publique sur le territoire nous place devant nombre d’évolutions importantes et que nous devrons piloter. Je n’ai aucune inquiétude car le réseau de lecture publique sur le territoire national représente le réseau dense des équipements culturels et, de surcroît, le plus souvent de proximité.

On pourrait faire un parallèle avec les maisons de la culture lancée par André Malraux. Ces maisons de la culture – dont on prévoyait d’en construire une par département – sont un réseau important dans le domaine du spectacle vivant mais aussi dans le domaine plus large de la culture. Le réseau de la lecture publique peut apparaître aujourd’hui comme un réseau véritablement complémentaire car justement il a su s’ouvrir à autre chose que la lecture publique et s’adapter aux modes de vie de nos concitoyens. Gardons ces éléments en tête pour nous dire que tout bouge et que le réseau ainsi constitué est une richesse absolument exemplaire et qu’il a pleinement sa place dans la diffusion de la culture sur notre territoire national.

Valérie Gaye, chef du bureau du développement de la lecture, Direction du livre et de la lecture

Je tiens tout d’abord à vous remercier d’avoir invité la Direction du livre et de la lecture à participer à vos journées professionnelles, toujours riches d’enseignement, et je vous prie d’excuser le Directeur du livre et de la lecture qui n’a pas pu être avec nous ce matin. Si vous vous posez la question de la poursuite de l’existence de la DLL, je suppose que c’est parce que vous avez entendu ou lu des informations contradictoires qui créent une incompréhension sur l’avenir de cette direction.

Je ferai brièvement un point chronologique qui permettra aux uns et aux autres de mieux se repérer mais sans pouvoir vous apporter des réponses extrêmement précises puisque cela s’inscrit dans une problématique plus large que celle de notre seule direction. Monsieur Donnedieu de Vabres, le précédent ministre de la Culture, a confié, fin 2006, une mission au directeur du livre sur l’avenir du livre à l’ère du numérique.

À cette occasion, le directeur du livre et de la lecture a organisé une large concertation construite autour de 11 tables rondes réunissant tous les professionnels de la chaîne du livre qui ont pu s’exprimer sur 10 thématiques (les auteurs, le régime social, la librairie, les droits d’auteur et des thèmes concernant la lecture publique…) Le rapport Barluet, du nom de la directrice de projet de cette mission, a été rendu avant les vacances 2007 et a donné lieu à la publication d’un document de synthèse. Parallèlement, dans la précédente législature, le ministre du Budget a lancé un certain nombre d’audits, dits de modernisation, réalisés par les inspections générales des différents ministères. Un audit de modernisation sur le livre a ainsi également été effectué. Nous avions donc deux documents successifs sur le sujet, émettant un certain nombre de propositions, dont une agence nationale pour le livre et une direction du livre et de la lecture plus restreinte, sous la forme d’une délégation d’une quinzaine de personnes. Puis, avec l’entrée dans une nouvelle législature, l’ensemble des politiques publiques va à nouveau être analysé et nous nous retrouvons dans une troisième strate consécutive, la Révision générale des politiques publiques (RGPP), démarche d’analyse des politiques publiques. 14 politiques publiques ont été définies et vont être auditées par des équipes d’inspection. Cette méthode d’aide à la décision donnera lieu, selon un calendrier défini par la Présidence de la République, à un certain nombre de propositions de réformes pour remettre à plat les missions suivies depuis plusieurs années. Dans le contexte dégradé des finances publiques, l’État réagit en faisant de nouvelles propositions. La RGPP constitue pour 14 ministères – il n’y a pas que le ministère de la Culture qui sera audité – en une audition formulée selon 7 questions identiques : Que faisons-nous ? qui fait quoi ? à quoi voulons nous aboutir ? Si je vous rappelle ces trois étapes, c’est pour répondre à vos interrogations sur l’avenir de la DLL. Il me semble que cette question est beaucoup plus vaste car elle s’inscrit dans une réorganisation générale des services de l’État et non seulement de la DLL. À ce stade, nous sommes audités et l’avenir de notre direction nous ne le connaissons pas encore.

Jean-Luc Gautier-Gentès, inspecteur général des bibliothèques

Paradoxalement, je traiterai ici du thème qui est celui de vos journées d’étude. La territorialisation repose sur l’idée que chaque partie du territoire national doit pouvoir maintenir sa population et en attirer d’autres. Atteindre cet objectif passe par le renforcement de l’attractivité des territoires qui nécessite notamment une offre suffisante de services publics. L’idée que l’attractivité des territoires doit être renforcée vient au secours de celle, parfois un peu oubliée, d’assurer une égalité de la population devant l’offre de services publics. Or, la démarche politique de territorialisation consistant à renforcer l’attractivité des territoires et à assurer l’égalité devant l’offre n’est pas contradictoire avec les démarches et les missions des BDP. Bien au contraire, elle en est même à l’origine.

Ce qui est plus nouveau, c’est l’intercommunalité. Celle-ci résout en quelque sorte le dilemme du département qui consiste à savoir comment doter les petites communes de son ressort d’un équipement – sachant qu’isolément elles n’en ont pas la capacité, que la déconcentration des moyens a ses limites et qu’une territorialisation n’est réussie que si elle est vraiment adaptée au territoire considéré en terme de proximité géographique, mais autant et plus en terme d’adaptation aux publics. Cette démarche politique s’applique parfaitement aux bibliothèques et offre une alternative à la solution proposée, jusqu’à présent, par les BDP au défi de la proximité, à savoir la déconcentration. Je pense aux BDP qui avaient essaimées souvent modestement sous la forme d’une annexe couvrant une partie du territoire départemental que la centrale ne pouvait desservir. Mais, il se trouve que cette territorialisation, intimement liée à l’intercommunalité, apporte avec elle des problèmes et des exigences. Le premier est d’adapter l’organisation au territoire, avec plusieurs schémas possibles : la desserte traditionnelle depuis la bibliothèque départementale centrale, une desserte depuis des annexes ou un appui apporté aux EPCI. Ces modèles peuvent bien entendu être mélangés dans des proportions variables selon les territoires et nous sommes dans une phase où l’équilibre est en train de se chercher entre ces formes de dessertes, équilibre qui variera selon les départements – il y aura peut-être dans quelques années un modèle dominant mais certainement pas un modèle unique et ce n’est pas souhaitable. Cette adaptation à l’organisation des territoires inclut la prise en compte de la fin de la limite des 10 000 habitants pour intervenir et, évidemment, travailler avec une ville de plus de 10 000 habitants n’est pas la même chose que de travailleur avec un EPCI rural. L’adaptation de l’organisation doit également être interne : la territorialisation de la desserte doit-elle entraîner une territorialisation des équipes, constituées alors par territoire ? On en voit bien les avantages, c’est-à-dire l’adaptation au terrain, la réactivité, la responsabilisation des équipes. On en voit aussi les risques sinon les inconvénients : il faut autant de spécialistes que d’équipes territoriales. Bien entendu, les compétences exigées du personnel de la BDP sont un peu différentes dans le cas d’un modèle déconcentré et dans le cas d’un modèle décentralisé. Il faut aussi adapter le service aux spécificités du territoire et donc connaître celles-ci (géographiques, politiques, sociales). Il faut connaître les publics, leurs niveaux socioprofessionnels, tenir compte de leur mobilité et de leurs besoins professionnels. Au risque de choquer quelques-uns d’entre vous, je ne suis pas sûr que dans les bibliothèques municipales, en particulier, on connaisse bien les publics. Il y a parfois un fossé entre la représentation des publics qui ont cours dans les bibliothèques et leur réalité. Un des avantages de la conférence de ce matin était de nous expliquer à quel point cette réalité est difficile à approcher, peut changer, ne pas être conforme aux idées reçues. En particulier, le public desservi par les BDP, directement ou indirectement, peut être un public traditionnellement rural, mais il peut aussi émerger de ce public, à la faveur de recompositions socioculturelles, une demande extrêmement pointue. Il est d’autant plus difficile d’adapter les collections à ces demandes diverses. Il n’y a donc rien dans la philosophie de la territorialisation liée à l’intercommunalité qui soit de nature à heurter les BDP.

Mais, après avoir dit ce que les bibliothèques doivent apporter à la démarche, il me faut parallèlement rappeler aux politiques ce qu’eux-mêmes ne doivent pas laisser en dehors de leurs réflexions, en ce qui concerne les bibliothèques départementales et les bibliothèques qui dépendent des bibliothèques départementales.

1) Les EPCI, les intercommunalités doivent prendre en compte la culture et la lecture. Comme vous le savez, la culture est une compétence optionnelle des communautés de communes. Il existe certes des communautés de communes qui exercent une compétence culturelle sans l’avoir prise. Mais autrement nombreuses sont les communautés de communes qui n’ont pas pris la compétence culturelle - ou qui l’ayant pris ne l’exercent pas, ce sont deux choses différentes.

2) La deuxième condition de la réussite de la territorialisation est la prise en compte par les conseils généraux de la lecture publique. Ceci ne va nullement de soi et appelle la mise en place, avec le concours de la BDP, d’aides décisives qui convaincront précisément les petites communes ou les intercommunalités du territoire de se saisir du problème de la culture et de la lecture.

3) La troisième condition de la réussite est que les bibliothèques départementales ne soient pas laissées en dehors de la politique de la lecture. Les visites effectuées par l’inspection générale des bibliothèques – pour ne citer qu’elles - démontrent qu’il y a deux réalités : les BDP qui sont inscrites dans une démarche de territorialisation intimement liée au politique et celles qui apparaissent comme parallèles à l’intercommunalité et à la territorialisation. Deux risques : le premier serait que le conseil général du département ne s’intéresse pas à l’intercommunalité et à la territorialisation – cela peut arriver mais j’en doute ; le second serait que la BDP soit laissée en dehors de cette démarche – je crains que les cas ne soient plus fréquents qu’on ne le pense. L’intérêt que nous portons à la démarche de territorialisation et le sujet de ces journées d’étude ne doivent pas faire illusion et cacher que les BDP sont parfois laissées en dehors de la démarche de territorialisation. Il m’arrive de voir dans des départements des politiques de la lecture conduites en dehors de la BDP, et mêmes des politiques en faveur des bibliothèques conduites en dehors de la BDP.

Il faut aussi que les territoires desservis soient pertinents du point de vue de la lecture. Comme vous le savez, la définition des territoires pertinents varie énormément selon les départements (tantôt c’est le canton, tantôt la communauté de communes, tantôt le pays, etc.). Dernière adresse aux politiques : la proximité implique des moyens et, en particulier, en terme de professionnalisme (celui des équipes de la BDP, celui des équipes qui travaillent dans les intercommunalités). Si j’avais le temps, j’évoquerais aussi ce que doit être dans l’intercommunalité le rôle non seulement du département mais aussi de l’État et de la Région. Concernant les conseils régionaux, je relèverai deux phénomènes. Le premier est encourageant : de plus en plus semble-t-il, les conseils régionaux interviennent en faveur de la construction de bibliothèques – je veux dire : pas seulement en faveur des plus grosses d’entre elles, de type BMVR. A l’inverse, s’agissant des actions en direction des publics spécifiques, on observe souvent une sorte de dialogue direct entre l’État, d’une part, et les départements et les villes, d’autre part. Sur ce sujet, les conseils régionaux sont plutôt en retrait – ce que des considérations de divers ordres pourraient conduire à regretter.

Emmanuel Serafini, chef du service Culture, Éducation, Jeunesse, Sport de l’Assemblée des départements de France (ADF)

Le service que j’ai en charge a été créé récemment, en janvier 2007, par Claudy Lebreton, Président de l’ADF, qui s’excuse de ne pas être parmi vous aujourd’hui. J’ai tout de suite été très sensible et attentif aux problèmes de la lecture publique et des bibliothèques. J’ai été sollicité, en ce sens, par les présidents de conseils généraux qui s’intéressent particulièrement au sujet car l’arrivée des nouvelles technologies de l’information et la capitalisation des documents les intriguent beaucoup. J’ai d’abord proposé au directeur général des services de l’ADF d’opérer un rapprochement certain et amical avec l’ADBDP, ce qui est en partie fait aujourd’hui car nous nous voyons régulièrement et les réunions de l’association se tiendront de plus en plus souvent au siège de l’ADF. Cela favorisera un contact régulier et la prise de connaissance des positions du conseil d’administration, représentatives de vos propres préoccupations.

Nous souhaiterions aussi mener une étude qualitative sur le métier de bibliothécaire. D’après la presse et les spécialistes que j’ai pu consulter, ce type d’étude n’a pas été mené récemment et représente sans doute une lacune dans le dispositif de la lecture publique au plan national. Nous avons fait une proposition, validée par le conseil d’administration de l’ADBDP, pour mener cette étude dans une perspective de large sensibilisation des conseils généraux, et en particulier des présidents membres de l’ADF, sur l’avenir de ce métier. Vous avez évoqué ce matin la nécessité de créer des équipements dans des lieux qui en ont besoin : l’arrivée des nouvelles technologies validera-t-elle cette perspective ? chacun n’aura-t-il pas accès de chez lui à des documentations ou des informations qu’il ne pouvait avoir au préalable qu’en allant à la bibliothèque ? Ce sont toutes ces questions que nous avons essayé de soulever.

Par ailleurs, issu du monde du spectacle vivant, je découvre les problématiques de la lecture publique et je vais donc jouer le rôle du néophyte pendant vos échanges tout en y étant particulièrement attentif.

Daniel Barroy

Puisque nous avons commencé à évoquer des problèmes de structures, je ferai 2 remarques de forme.

1) Dans le rapport de l’inspection sur les procédures en matière de livre et de lecture, un acteur de l’État n’est pas mis en cause : les DRAC. Il est souligné combien nous sommes dans un secteur, la culture, où chaque niveau de collectivités publiques étant compétent, il est nécessaire d’organiser sur les territoires un partenariat entre les différents niveaux publics et, de ce point de vue, l’échelon déconcentré du ministère de la Culture joue un rôle important.

2) Par-delà les problèmes de structures – et cela vous concerne tout particulièrement en tant que directeurs de BDP –, je crois que la vraie question est celle des missions, du service rendu aux populations. Quelles que soient les structures, je pense qu’il continuera à avoir une politique qui intègrera la lecture publique dans le cadre des politiques culturelles de notre pays.

Ces 2 remarques formulées, je souhaiterai dire combien je partage absolument les propos de notre inspecteur général. J’en retirerai un certain nombre de mots clés qui doivent véritablement être les points d’accroche des réflexions à venir.

Le premier est l’intercommunalité. Nous connaissons tous les réticences des élus à ce que la culture bascule dans l’intercommunalité mais nous avons besoin de votre aide sur le terrain pour qu’au moins la lecture publique soit une compétence prise en charge dans l’intercommunalité. Le deuxième est la problématique du non-public, c’est-à-dire le service rendu. Les métiers des bibliothèques vont beaucoup changer. La question posée est celle de la place de ce bâtiment, de ce lieu dans l’espace public et des services qu’il rend. C’est un lieu de rencontres, de travail, d’échanges et, dans la structuration de nos territoires, c’est aussi cela qu’il faut avoir en tête. Et pourtant combien de projets nous arrivent sans que cette problématique de l’emplacement de la lecture dans l’espace ne soit prise en compte. C’est un point important sur lequel il faut que nous réfléchissions car il intègre les missions qui sont attendues des bibliothèques (je pense au rapprochement entre les bibliothèques/médiathèques et les collèges, par exemple, notamment sur nos territoires ruraux, dans la mesure où les collèges peuvent également être amenés à s’ouvrir au vaste monde, c’est déjà le cas dans l’enseignement agricole).

Une autre question est la similitude entre l’enseignement de la musique et le problème de la lecture publique. Lors des lois de décentralisation, les archives et la lecture publique via les BDP ont été transférées aux départements. La question qui peut se poser (et pardon de la dire de manière un peu provocante) est que l’existence des établissements que vous représentez formate un certain type d’interventions des départements car vous avez une existence institutionnelle. Depuis 2001, nous sommes engagés dans un processus de « décentralisation » concernant les enseignements dans le domaine artistique. Mais, dans ce domaine, il n’existait rien au niveau départemental et il a fallu ainsi créer une compétence nouvelle du département : l’organisation sur son territoire de l’enseignement musical, théâtral et chorégraphique en relation avec les collectivités territoriales de base que sont les communes ou leurs groupements qui en principe fournissent déjà un service de base. Ce qui ne signifie pas que le rôle du département soit insignifiant, il est au contraire essentiel. Une heure de flûte à Nancy coûte deux fois moins cher qu’à Commercy ! Voilà une véritable question qui se pose au département.

Le mouvement pour la prise en charge progressive de la lecture par l’intercommunalité est lancé grâce aux mécanismes d’aides existants de l’Etat (DGD...) : comment le département va-t-il pouvoir continuer à intervenir et comment peut-on passer du bibliobus à la situation de demain ? Il faut faire preuve de beaucoup de pragmatisme : les départements ne sont pas identiques, leur histoire de la lecture publique n’est pas la même. Il n’existe pas de modèle pré-établi mais en revanche la réflexion qui me semble vraiment essentielle est celle qui concerne la formation des personnes de votre réseau qu’il s’agisse du réseau très endogamique à l’intérieur du département (celui de la BDP stricto sensu) ou de celui de l’ensemble des structures qui existent, soit dans les communes publiques, soit parfois même dans des structures aux statuts plus incertains. La formation à vos métiers, qui vont considérablement évolués dans les années à venir, est le problème essentiel : les services que vous allez rendre ne seront plus les mêmes et pour autant il faudra bien que vous continuiez à conserver et mettre à disposition vos collections. Mais surtout n’abordons pas ces points uniquement sous l’angle structurel mais plutôt sous celui des missions et des métiers.

Questions

Claire XXX, BDP du Val-d’Oise

Je voudrais demander à Monsieur Gautier-Gentès, si une des manières de favoriser la territorialisation de la lecture publique ne consisterait pas à la présenter aux élus comme un outil parmi tant d’autres…

Jean-Luc Gautier-Gentès

C’est un point d’entrée habile, la lecture publique est souvent un sujet consensuel chez les élus. Là où il n’y a pas une absence totale d’intérêt pour la lecture, une bibliothèque est souvent l’équipement qui apparaît prioritaire aux élus, l’équipement de base qui ayant été réalisé permet de passer à autre chose. Mais votre question en appelle une autre : est-ce que la lecture et la culture sont solubles dans l’économique ou l’éducatif ? Mon analyse serait la suivante : lorsque nous étions un pays extraordinairement retardataire en matière de bibliothèques, lorsque celles-ci étaient encore plus que maintenant à la recherche d’une légitimité, nous pouvions alors avoir peur de nous frotter aux autres, en particulier au monde éducatif. Actuellement, nous sommes un peu moins dans ce cas de figure et nous pouvons donc peut-être après une période de rétractation envisager une phase de dilatation et de perméabilité plus grande aux autres secteurs, non pas pour que la lecture et la culture s’y dissolvent mais pour y porter l’intérêt de la lecture publique. Je connais bien toutes les objections que cette analyse est susceptible de soulever. Aussi bien serait-elle à débattre.

France de Bourguignon, BDP de l’Eure

Vous avez parlé d’EPCI, de communautés de communes mais il y a aussi les communautés d’agglomération, généralement grassement subventionnées et plus riches que les autres EPCI. Lorsqu’elles prennent la compétence culturelle, elles peuvent le faire de manière remarquable et se passer des BDP. On arrive alors soit à une lutte de territoires, soit le conseil général lâche du lest en donnant une subvention et en disant « vous avez pris la compétence culturelle, débrouillez-vous ! ». Quels arguments trouver face à ce genre de discours ?

Jean-Luc Gautier-Gentès

S’il s’avère qu’une communauté d’agglomération se saisit de la lecture publique au point d’expliquer légitimement à la BDP qu’elle n’a plus besoin d’elle alors il faut la féliciter ! Il s’agit plutôt de savoir si la lecture publique y est saisie aussi complètement que vous le dites. Je ne partagerai pas vraiment l’idée que les communautés d’agglomération prennent la compétence culturelle, et notamment la compétence lecture publique, au point d’expliquer à la BDP qu’elle est désormais inutile. Ce que je rencontre, ici ou là, c’est plutôt que la BDP doit participer autrement en direction des petites communes qui font partie de cette communauté d’agglomération. Je crois que c’est dans la différence du service rendu que se trouve le problème, tout du moins tel que je l’ai rencontré.

Il est extrêmement difficile de connaître le nombre d’EPCI, de groupements de communes qui ont pris la compétence culturelle. J’ai fini par avoir des éléments auprès de l’Assemblée des communautés de France. Lorsqu’on arrive à obtenir les chiffres, on constate que là où la compétence culturelle est prise par une communauté d’agglomération ou par une communauté de communes les deux grands gagnants sont les enseignements artistiques et la lecture publique.

Daniel Barroy

Le partage territorial des compétences n’est pas choquant. En revanche, lorsqu’on a la chance d’être sur un territoire où deux structures font le même métier en proximité et où chacun a une vraie taille critique, il peut y avoir précisément de véritables coopérations entre ce qui se passe dans l’agglomération ou dans la communauté de communes et un relais dans le territoire du reste du département. C’est ce que nous essayons de mettre à l’œuvre à l’échelle d’un département. Pour le reste, dans une collectivité comme un EPCI, on voit bien les gains, en terme de gestion de services, du personnel, des fonds, de l’informatisation, etc., à pouvoir travailler avec un équipement central et une mise en réseau. Aujourd’hui, tout le monde se rend bien compte, et c’est également le problème que vous rencontrez sur vos territoires, qu’on ne peut plus être dans une logique d’équipement central où les gens se rendraient. Cela vaut dans les agglomérations, cela vaut bien sûr aussi dans les départements. Nous ne sommes plus forcément dans une logique de bibliobus, mais beaucoup de départements ont mis en place des antennes, souvent en partenariat avec les équipements développés par ailleurs par des communautés de communes. Ces équipements mixtes sont une solution qui peut correspondre à un moment du développement de la lecture publique sur un territoire. Je voudrais revenir à la première question. Le vrai problème d’un territoire, comme le nôtre, est la démographie médicale. Comment peut-on faire arriver sur des territoires ruraux des cadres s’il n’y a pas les services culturels de base ? Les malheureux internes de l’Université de Nancy, mariés avec des enfants, auxquels on demande de s’installer en Argonne et à qui on propose seulement d’aller visiter des cimetières, c’est un peu difficile…

Jean-Luc Gautier-Gentès

Parlons du bibliobus, sans en parler, tout en en parlant. Je voudrais verser une larme, ou jeter une fleur, sur le tombeau du bibliobus. Lorsqu’il m’arrive de visiter une bibliothèque dans une ville, je vois parfois des annexes en dur, ou une centrale seulement, ou une centrale et des annexes se substituer au bibliobus et entraîner sa mort et, bien entendu, j’approuve ce mouvement. La substitution de bâtiments à ce véhicule entraîne naturellement un gain de public qui ne venait pas au bibliobus et qui se met à fréquenter la bibliothèque. Mais inversement, la substitution de bâtiments au bibliobus et à la desserte de proximité entraîne souvent aussi une perte de public car des personnes qui en bénéficiaient n’iront pas dans les bâtiments nouveaux. Ce phénomène observé au niveau des villes pourrait aussi l’être au niveau des territoires ruraux et en tant que bibliothécaire, considérant la bibliothèque comme un service public destiné à tous et pas seulement aux citoyens les plus mobiles, il m’ennuie qu’un gain de public se paie de la perte d’un autre, même s’il est plus réduit, même s’il ne s’agit que de quelques vieilles dames.

Didier Guilbaud

Cela reste à prouver. Dans mon département qui a abandonné le prêt direct, nous avons multiplié par 10 le lectorat dans des communes où le bibliobus passait auparavant.

Jean-Luc Gautier-Gentès

Rien ne me ferait plus plaisir que d’avoir tort !

Daniel Barroy

Inversement, au bibliobus se substitue d’autres formes de portage à domicile, et notamment dans des agglomérations. Dans ma précédente région, à Poitiers, la ville mettait en oeuvre des systèmes de portage à domicile sur l’ensemble de l’agglomération. L’Insee montre que la strate des communes dont la population augmente aujourd’hui concerne les communes de plus de 500 000 habitants. Ce phénomène est très mal apprécié car ce qui est en train de se développer ce sont des espaces interstitiels de villes pseudo rurales qui sont en train de changer de sociologie. On sait bien que les populations qui arrivent désormais dans ces communes n’ont rien à voir avec le monde rural, que leurs demandes en matière de services sont des demandes relativement nouvelles pour les maires. Ce sont des populations à faible pouvoir d’achat souvent rejetées ici pour des raisons économiques. L’accès à la culture et aux services d’accès à la culture se posera alors aux élus au moins pour des raisons simplement occupationnelles.

Didier Guilbaud

Dans vos propos précédents sur la formation, il me semble que le développement du portage à domicile (ou d’autres actions) implique obligatoirement une formation plus importante. La structuration du territoire et l’intercommunalité doivent s’accompagner de véritables actions de professionnalisation pour avoir un service public de qualité.

Philippe Valade, BDP des Pyrénées-Orientales

Nous avons tous le sentiment que l’avenir des bibliothèques passe par les départements et ma question s’adresse pour cela à Monsieur Serafini. De par votre fréquentation des élus, pensez-vous qu’il est possible de les convaincre que les bibliothèques, notamment dans leurs relations avec les EPCI, sont un véritable moyen d’aménagement du territoire en matière culturelle ?

Emmanuel Serafini

Vous pouvez compter sur ma conviction personnelle pour leur faire comprendre… Les élus s’interrogent beaucoup car les départements sont dépositaires de compétences en matière de structuration du territoire pour l’accès aux informations et aux nouvelles technologies. Actuellement nous négocions, au niveau européen, le « pack télécom ». Les élus observent ainsi l’évolution en perspective, qu’ils ne savent pas encore exactement définir, mais dans laquelle ils intègrent les bibliothèques. La commission « Nouvelles technologies » est distincte de la commission « Culture, éducation, jeunesse et sports » mais nous sommes actuellement sur une refondation des missions des commissions et je ne désespère pas de travailler de façon parallèle avec la commission NTIC pour avancer dans la voie que vous tracez. Nous avons le même problème, par exemple, sur les questions d’équipement numérique des salles de cinéma. Les exécutifs sont conscients de la révolution numérique qui s’achemine, des choix qu’ils doivent faire et des supports sur lesquels ils peuvent compter, à savoir la lecture publique, les bibliothèques et les professionnels des bibliothèques.

Aux premières assises des directeurs des affaires culturelles à Annecy, il y a quelques jours, Jacques Charlot, le directeur du CNFPT, s’inquiétait non seulement de la formation des directeurs des affaires culturelles mais aussi de la nécessité d’une information et d’une formation beaucoup plus pointue et pluridisciplinaire que celle que vous avez pu suivre ou qui vous est proposée pour l’avenir des bibliothèques. Il va falloir s’ouvrir à ces nouvelles technologies. Vous êtes extrêmement pointus sur le sujet mais ce n’est pas toujours dans l’esprit des élus qui restent encore sur l’image du support papier. À l’ADF, nous nous saisissons actuellement de ces questions, avec la perspective d’une étude et d’un colloque national.