Le métier de bibliothécaire en perspective

Jean-Pierre Durand, Monique Perieyre et Joyce Sebag, Centre Pierre Naville, université d’Évry

 

Ce texte ci-dessous est extrait de Bibliothécaires en prospective, étude commandée par le Département des études et de la prospective du ministère de la Culture et de la communication. Sa publication complète est prévue pour la fin du 1er semestre 2005 et sera téléchargeable sur le site web du ministère :
http://www.culture.gouv.fr/dep > catalogue > par collection > sélection d’une collection > Travaux du Dep

A la lecture de la presse professionnelle, qu’elle soit institutionnelle, syndicale ou associative, chacun est frappé par la permanence d’une affirmation : celle de l’unicité du métier de bibliothécaire. Il est donc d’usage de parler de bibliothécaire :

  • quelle que soit l’affectation de la bibliothèque (recherche, Université ou Lecture publique),
  • quel que soit le statut du salarié des bibliothèques (fonction publique d’Etat/fonction publique territoriale ; cadre A/cadre B ou C/ ; fonctionnaire/ contractuel/vacataire),
  • quelles que soient les collections dont sont responsables les bibliothécaires et quel que soit le public auquel ils s’adressent (secteur fiction-adultes, secteur jeunesse, patrimoine, etc.),
  • quel que soit le support du document (livres, CD, Internet).

Cette approche a pour défaut de masquer la multiplicité des situations de travail : or, il s’agit de mettre l’accent sur la spécificité de chaque environnement de travail et en particulier sur la taille de la médiathèque : c’est ce qui détermine largement le contenu du travail du salarié. Ainsi il nous faut différencier, à statut égal, les bibliothécaires qui exercent sensiblement le même métier quand ils appartiennent à un établissement d’une dizaine de salariés (en périphérie d’une grande ville, au centre d’une petite ville, voire dans un village) et quand ils relèvent d’un grand établissement de centre ville qui atteint la centaine de salariés Car ils exercent leur métier différemment dans les deux situations.

L’organisation du travail selon la taille de l’établissement
Situation dans le grand établissement Situation dans le petit établissement
  • le Directeur ne gère pas lui-même son personnel, il ne s’occupe pas non plus de l’organisation du travail et se consacre aux fonctions stratégiques,
  • les bibliothécaires cadres A font peu de service public et se consacrent à la gestion du personnel et à l’organisation du travail,
  • les bibliothécaires cadres B sont abonnées à des banques de notices en externe (Electre et autres) et font du catalogage de complément,
  • les cadres C équipent les documents ; certains participent aux acquisitions (travail en groupe)
  • un grand nombre de vacataires payés à l’heure viennent en soutien à l’organisation du travail (comme à Montpellier),
  • les emplois-jeunes peuvent avoir disparu ou sont sur le point d’être intégrés (la grande structure a certains moyens et les élus souhaitent afficher une politique sociale lisse),
  • l’espace de travail tend de plus en plus à se mettre au service d’une organisation du travail évolutive grâce à de vastes étages ouverts ; cet espace permet d’introduire des nouveautés (documents ou animations) selon des classifications thématiques, ou encore d’installer de nouveaux services tels que un café ou une cafétéria
  • le secteur multimédia (en particulier l’Internet grand public) est à part dans l’espace de la grande médiathèque ; il est valorisé et souvent relié au secteur actualités et centre formation-emploi : le bibliothécaire, souvent spécialisé, devient un professionnel de la documentation.
  • le Directeur de la petite bibliothèque a des fonctions polymorphes qui vont du rapport aux élus, à la gestion des équipements et du personnel, et au service au public,
  • les bibliothécaires de même statut auront, parmi leurs fonctions, celle d’assurer le rapport au public et le revendiqueront comme leur métier,
  • les cadres B font du catalogage en interne et les compétences qui y sont attachées sont pour eux un signe de distinction et de professionnalisme,
  • les cadres C équipent les documents et partagent nombre de tâches avec les autres catégories (acquisitions voire catalogage),
  • le personnel contractuel des petites structures est souvent en contrat aidé à temps partiel (CEC et CES),
  • le problème des emplois-jeunes se pose, malgré leur incontestable professionnalisation (ils participent autant aux acquisitions, au catalogage, aux animations et au service au public) : au mieux peuvent-ils espérer une intégration en cadre C,
  • les présentations thématiques sont plus rares et les secteurs sont plus compartimentés,

     

  • le secteur multimédia est souvent à part, sans véritables compétences exigées pour en assurer la valorisation.

Dès lors peut-on encore parler du métier de bibliothécaire, ou ne doit-on pas prendre la mesure des différences qui affectent le contenu du travail des salariés ? Il serait facile d’interpréter ces différences en termes d’évolution du métier : d’un côté (dans la petite médiathèque), un mode de faire encore traditionnel ; de l’autre, (dans la grande médiathèque), une façon moderne d’exercer ce métier, adaptée aux impératifs de la société contemporaine. Cette conclusion serait très réductrice : en effet, nous supposons que l’effet de taille de l’établissement structure durablement le travail ; que les organisations du travail rencontrées (dans le grand ou dans le petit établissement), sont irréductibles l’une à l’autre et donc que le métier de bibliothécaire s’exerce différemment selon le contexte.

1 - L’éclatement de l’identité professionnelle

La taille de l’établissement d’exercice constitue un facteur conséquent d’éclatement de l’identité professionnelle. Les préoccupations, les fonctions et les activités des bibliothécaires se différencient selon cette dimension de la bibliothèque comme le montre terme à terme le tableau ci-dessus. Cette opposition porte essentiellement sur les activités traditionnelles du métier de bibliothécaire. Mais on ne peut plus saisir l’activité des bibliothécaires sans inclure dans la profession les rapports aux élus-financeurs de la bibliothèque et de la médiathèque. C’est bien sûr vrai pour les directeurs et quelquefois pour leurs adjoints, dans les médiathèques ou dans les BDP. Mais c’est de plus en plus une réalité quotidienne pour tous les bibliothécaires des BDP qui, s’ils ne travaillent pas avec les élus du Conseil général, entretiennent d’étroites relations avec les maires des petites communes pour développer les bibliothèques-relais. Ainsi, la stratégie de développement des bibliothèques - et plus seulement des collections - entre comme composante essentielle du métier de bibliothécaire. On peut alors représenter l’éclatement de l’identité professionnelle des bibliothécaires selon les propositions du schéma ci-dessous.

1 - 1 - Les trois pôles du métier

Dans cette représentation du métier de bibliothécaire, les trois pôles constituent les trois contraintes de la profession, ou bien encore les trois champs d’obligations de résultats du bibliothécaire. En plaçant au plus haut point les élus et l’intercommunalité, nous avons voulu souligner l’irruption assez récente de ce champ dans les préoccupations des bibliothécaires, ou tout au moins la prise de consciente présente de son importance dans l’activité quotidienne. En effet, que l’on soit en médiathèque ou plus encore en BDP, les rapports avec les élus ne cessent de se développer : s’il n’y a pas de contrôle sur les contenus (sauf par le Front national dont on se souvient des méfaits à Vitrolles, à Toulon et à Orange), les collectivités locales restent les principaux financeurs des bibliothèques et les élus participent largement aux choix des lignes de développement de "leurs" bibliothèques. En conséquence et sauf à ne vouloir que le maintien de l’existant sans essor de l’institution, les bibliothécaires - à travers d’abord leur direction - ne peuvent échapper à la construction de rapports de qualité avec leur tutelle. Mais ces rapports politiques entre élus et direction des bibliothèques (voire des bibliothécaires dans les BDP) se compliquent d’une question qui n’apparaît que technique au début, celle de l’intercommunalité. Elle semble technique puisqu’il ne s’agit que de relier des établissements existants (annexes ou bibliothèques de différentes communes à mettre en réseau), mais elle devient rapidement politique et même doublement politique pourrait-on dire :

Schéma 1 : L’éclatement de l’identité professionnelle Source : Centre Pierre Naville
  • l’horizontalité du réseau est une illusion et le réseau des bibliothèques de la Communauté risque à tout moment d’être dominé par la médiathèque centrale au prix du mécontentement des salariés des autres établissements : il faut donc à la fois créer des paliers de management (sorte de délégations de responsabilités) à plusieurs niveaux sans tomber dans une nouvelle bureaucratie lourde ou inefficace et créer des modes de fonctionnements horizontaux, par exemple pour les acquisitions, les normes de catalogage, la publication du catalogue, etc.
  • la présence active d’une annexe ou d’une médiathèque à la périphérie des grandes villes est un élément structurant d’aménagement du territoire, en particulier s’il est étroitement imbriqué à d’autres équipements publics dans les quartiers dits sensibles ; les bibliothécaires deviennent donc des agents obligés de l’aménagement du territoire.

Le second pôle est celui des publics : en mettant un pluriel à public, nous reprenons l’idée de sa diversité et des logiques différentes à mettre en œuvre pour satisfaire ses attentes. Ce pôle prend donc en compte le service au public en bibliothèque avec toutes les formes de médiations possibles et imaginables, allant du renseignement scientifique au maintien d’une certaine discipline des lecteurs en passant par la mise à l’amende pour retard dans les retours. Il faut y ajouter toutes les formes actions culturelles qui vont de l’heure du conte à l’organisation de manifestations publiques : expositions hors les murs, conférences scientifiques, animations de Lire en fête, etc.
Le troisième pôle est celui des collections qui, s’il est souvent considéré comme la raison d’être du bibliothécaire, ne saurait être détaché des autres pôles, en particulier dans les bibliothèques publiques. Il n’en demeure pas moins vrai qu’il est le lieu de mise en œuvre de techniques dont les bibliothécaires ont le monopole, en particulier pour ce qui est du catalogage et de l’indexation. L’entretien de collections vivantes passe par de bonnes acquisitions dont on sait que les critères de choix et les chartes d’acquisition ne sont certainement pas à la hauteur de l’affichage en la matière. Le désherbage semble plus facile à gérer, peut-être parce que moins d’interrogations le traversent. Enfin, la diversité des supports enrichit le métier et le complique notablement, en particulier si l’on se réfère aux usages contradictoires qu’il en est fait. C’est la raison pour laquelle les technologies occupent un statut particulier entre le pôle des publics et celui des collections. Les technologies n’ont pas la même importance que les autres "obligations de résultats" figurées dans les trois pôles : elles restent des moyens, des outils ou des techniques au service des bibliothécaires pour constituer leurs collections et leur catalogue (importation de notices) et au service du public : consultation du catalogue en bibliothèque (et ultérieurement sur Internet), recherches de stages ou d’emplois, navigation sur Internet pour y jouer ou pour développer ses propres connaissances, etc. En même temps, ces technologies de l’information et de la communication constituent des enjeux dans les rapports entre bibliothécaires et publics, l’Internet venant concurrencer les spécificités du métier de bibliothécaire au cœur même de celui-ci. Dans ce modèle du métier de bibliothécaire, les côtés du triangle ont toute leur importance puisqu’ils représentent les rapports entre les trois pôles. Le plus important reste bien sûr celui qui illustre les rapports entre collections et publics puisque c’est la raison d’être des bibliothèques, donc des bibliothécaires. En ce sens, ce côté - ici la base du triangle ! - est bien le cœur du métier. Et les technologies placées sur cet axe posent les questions que l’on sait : faut-il publier le catalogue sur Internet ? Jusqu’où mettre à disposition Internet ? Etc. L’axe publics-élus appartient en toile de fond au métier de bibliothécaire car il est celui d’une double sanction : d’abord des publics envers les élus qui remettent leur mandat en question à tous les scrutins et d’autre part des élus envers les bibliothécaires qui soutiennent ou non le développement de la bibliothèque par son financement et qui peuvent conduire sa direction à la démission (ou à la mutation). Le troisième axe élus-collections est certainement le moins stratégique. Et heureusement : d’une certaine façon il est le fruit et le gage de la démocratie. Que les élus ne s’intéressent pas aux contenus des collections est la garantie de l’indépendance du métier de bibliothécaire par rapport au politique, c’est-à-dire de la liberté de constituer des collections, donc de la liberté, pour les publics, de disposer gratuitement (ou presque) d’une large offre de lectures et de documents.

1 - 2 - Les trois grandes fonctions du métier

Dans le modèle proposé du métier de bibliothécaire, les trois ovales constituent les trois fonctions principales de la profession : chacune est nécessairement proche d’un des pôles pour répondre à l’obligation de résultat qui relève des objectifs du métier, mais dans la satisfaction des exigences de ce pôle l’exercice de la fonction considérée est aussi influencée par l’existence des deux autres pôles. D’où cette représentation en ovale des trois fonctions.
La fonction acquisitions et catalogage (mais aussi désherbage) nécessaire à la constitution et à l’entretien des collections est d’abord assurée par les assistants et les assistants qualifiés de conservation (B), par les bibliothécaires (A) et plus rarement par les conservateurs. Dans les petites structures, les agents du patrimoine (C), voire les salariés sur des emplois-jeunes participent aux acquisitions et un peu moins fréquemment au catalogage.
La fonction service au public, autre raison d’être essentielle des bibliothécaires, est assurée quasiment à parité par les agents de catégories B et C. Les premiers tiennent plutôt les banques de renseignements (en raison de leurs qualifications) et les seconds tiennent plutôt les banques de prêt et celles de retour. Mais il est courant de voir des agents du patrimoine tenir des banques de renseignement dans le secteur jeunesse, dans les secteurs audio et vidéo, dans l’espace multimédia ; dans nombre de BDP, les agents du patrimoine ont la responsabilité de bibliothèques-relais au même titre que les assistants de conservation. L’accueil des médiathèques est tenu par toutes les catégories avec un avantage aux assistants. Dans la catégorie A, les bibliothécaires descendent plus sur le terrain que leurs homologues conservateurs ; ils ne s’occupent quasiment jamais des banques de prêt ou de retour. Les contractuels et salariés sur les emplois-jeunes prennent en charge des fonctions selon leur qualification en général reconnue à partir de leurs titres scolaires ou universitaires ; nombre d’emplois-jeunes assurent donc l’accueil, le renseignement et la formation dans l’espace multimédia.
La fonction définition et mise en œuvre d’une politique documentaire est l’apanage de l’équipe de direction des médiathèques et des BDP, équipe quelquefois réduite au Directeur dans les petites bibliothèques ou dans nombre de BDP. Ce sont donc d’abord des conservateurs (ou des conservateurs en chef) puis des bibliothécaires (A) qui ont la charge de cette définition de la politique et qui entretiennent des relations privilégiées avec les élus. Certains Directeurs entendent conserver le monopole de ces relations, peut-être par crainte de donner une image trop plurielle de leur établissement ou plutôt parce qu’ils considèrent que leur fonction exige ce monopole. Lequel leur fournit une légitimité plus assurée à l’intérieur de leur bibliothèque. Les salariés de catégorie C sont absents de ces relations avec les élus, de la définition des stratégies. Ils tiennent leur rôle cependant dans les réseaux de l’intercommunalité. Mais là aussi, les grandes options de la politique de la lecture publique et de l’aménagement du territoire dans les Communautés d’agglomération sont prises par les Directeurs (A) en rapports étroits avec les élus.
Les espaces sécants de deux fonctions prennent sens et l’on pourrait faire une double présentation du modèle, l’une pour les grands établissements et l’autre pour les petits. Ainsi, la surface sécante aux fonctions stratégie et service public serait toute petite dans le modèles des grandes médiathèques (on se souvient qu’à Montpellier les bibliothécaires de catégorie A ne font qu’une demi-journée de service public). La forte division du travail et les spécialisations qui s’en suivent travaillent comme des forces centrifuges qui réduisent les espaces sécants et accroissement les fonctions au plus près des pôles concernés. Au contraire, dans les petits établissements, là où la polyvalence devient une nécessité, là où toutes les catégories assurent à tour de rôle toutes -ou presque- les fonctions, cette polyvalence joue comme une force centripète et gonfle les surfaces sécantes.

1 - 3 - Le paradoxe identitaire

Dans le modèle du métier de bibliothécaire, l’intersection des trois fonctions principales constitue le cœur du métier, lui-même fondement de l’identité professionnelle. Le contenu de cette intersection est la définition que donnent les bibliothécaires de leur métier : savoir entretenir et connaître ses collections, connaître son public et, pour les plus stratèges, définir une politique documentaire. Mais qui peut tenir toutes ces fonctions simultanément ? Peut-être personne ! A l’extrême limite, on peut trouver dans des petites bibliothèques ou médiathèques de petites villes un directeur ou ses adjoints qui pourraient prétendre se placer au cœur du métier. Mais bien souvent, dans ces petites structures (voire dans certaines BDP jusqu’à des années récentes), une politique de lecture publique se met en place sans être vraiment réfléchie ni débattue, ce qui empêche quiconque d’avoir la prétention de se placer dans cet épicentre. Dans les grands établissements, en raison de la division poussée du travail, les bibliothécaires ne peuvent tenir ces trois fonctions car l’organigramme les enferme dans une ou deux des ces fonctions ; en particulier, plus on se place du côté de la stratégie plus on risque de n’avoir qu’une connaissance secondaire des publics, à travers ce que les collègues en disent. D’où aussi un éloignement de la constitution et de la connaissance des collections.
Ainsi, ce qui constitue le nouveau cœur du métier, c’est-à-dire l’ancien cœur (collections et public) auquel s’est ajoutée la définition stratégique d’une politique documentaire ne peut être tenu que par une ultra-minorité de bibliothécaires. D’où cette angoisse des bibliothécaires qui voient leur échapper leur métier à travers l’inaccessibilité de ce qui en constitue le centre : l’intersection des principales fonctions pour lesquelles ils ont été formés. En raison de la complexité grandissante de notre société (décentralisation et rôle des élus, diversité des publics, technologies de l’information), la totalité du métier devient impossible à assumer simultanément et se constitue par là en un paradoxe identitaire : l’identité est définie, mais demeure inaccessible.
La caractéristique essentielle de ce paradoxe identitaire tel que nous l’avons défini est d’être une illusion. D’un côté les bibliothécaires croient à cette identité collective parce qu’elle leur est présentée au cours des formations et parce qu’elle vit dans les bibliothèques. D’un autre côté, ils ne peuvent l’atteindre aujourd’hui dans leurs pratiques -en particulier lorsqu’elles ont placées sous la contrainte du temps et du flux tendu. D’où cette crise d’identité à travers laquelle les bibliothécaires sont conduits à confondre inaccessibilité à ce nouveau cœur de métier et disparition du métier lui-même : ils sont d’autant inquiets que ce à quoi ils croyaient s’avère n’être qu’un leurre.
Le modèle du métier de bibliothécaire tel que nous l’avons construit s’avère ainsi plutôt heuristique. D’une part, il pourrait permettre des analyses comparatives entre établissements afin de mieux saisir la variabilité des fonctions selon leurs tailles. D’autre part, il permet une double lecture du métier de bibliothécaire : l’une révèle l’éclatement de la profession entre les trois fonctions principales avec le paradoxe identitaire qui en résulte ; l’autre montre l’unité du métier fédérée autour de ces mêmes trois fonctions parfaitement cohérentes dans leur exercice pour développer des politiques documentaires adéquates à des publics diversifiés.
En même temps, le contexte social, politique, économique et technologique ne cesse de se modifier, transformant à son tour les demandes des publics d’une part, les conditions de l’offre d’autre part. On peut donc s’interroger, à travers quatre scénarios, sur les devenirs possibles des bibliothécaires.

2 - Quatre scénarios pour penser le devenir des bibliothécaires

Par principe, aucun des scénarios qui suivent ne se réalisera tel quel. Le futur sera certainement un mix de deux, trois, voire des quatre scénarios ; par ailleurs certaines évolutions pressenties dans ces quatre projections sont contradictoires. L’exercice vaut la peine d’être tenté pour trois raisons essentielles :

  • il est un outil pédagogique pour poursuivre les débats à partir de données moins spéculatives que de simples vécus ou impressions car il repose sur des projections argumentées,
  • il porte sur les évolutions de la profession, sur les transformations de la division et des contenus du travail et donc sur les modifications des rapports intercatégoriels,
  • en présentant les possibles, il permet de choisir ceux qui paraissent préférables en invitant à tout mettre en œuvre pour éviter le pire.

Les quatre scénarios envisagés sont celui de la médiation sociale (et du présenciel), celui de l’hyper consommation, celui du tout informationnel, puis celui du numérique (et du décloisonnement). Un schéma illustre, pour chaque scénario, les transformations du métier de bibliothécaire dans le cadre strict des trois pôles de contraintes et des trois fonctions qui leur sont liées : la taille des caractères noirs montre la part relative des opérations à effectuer dans ces fonctions tandis que la taille des caractères grisés fait état de l’importance relative des différentes catégories de salariés. Il ne s’agit bien sûr que de tendances puisque les scénarios ne sont que des projections possibles.

2 - 1 - Le scénario de la médiation sociale et du présenciel

Ce scénario repose sur l’échec (ou a minima le déficit) des institutions voisines telles que l’Ecole (au sens large, incluant le Collège et le Lycée), les outils de placement dans un chômage durable (ANPE, missions locales), les lieux d’activités culturelles (MJC, maisons de quartier), etc. Certaines catégories sociales pourraient alors voir dans la médiathèque une offre de services libéré des obligations que les autres institutions imposent aux usagers. Par exemple, dès aujourd’hui, la grande différence entre l’école et l’annexe de la médiathèque réside dans le fait que la première sanctionne tandis que dans la seconde, l’adolescent ne rend pas de compte. On assisterait alors à une consommation de masse de "produits culturels"que les élus ne sauraient freiner puisqu’elle émane du public-électeur : bandes dessinées, CD de musiques technologiques (ou ce qui deviendra à la mode ultérieurement), DVD de séries télévisées, de films de série B et d’autres films venus d’Amérique (en VF !), etc. Les espaces multimédia multiplieront par trois ou par cinq le nombre de postes Internet pour lequel il n’y aura plus de contrôle d’accès. Les espaces emploi-formation croîtront en surface, avec des abonnements aux revues spécialisées et des accès Internet pour la recherche d’emploi, y compris à travers les portails de l’ANPE et ceux des organismes concurrents aujourd’hui en cours d’émergence. Avec de tels développements des bibliothèques, leurs salariés auraient à faire face à la fois à un système de prêts de masse et à des médiations personnalisées de masse : ce paradoxe ne pourrait être levé que par la présence toute aussi massive de personnels en service public. A côté de cette demande massive de produits et d’accès à l’Internet, il est probable que se développe un autre type de demande, plus qualitative, à la fois en raison de l’élévation du niveau intellectuel global de la nation mais aussi par la volonté d’une fraction de bibliothécaires à la recherche d’un travail plus intéressant en direction de populations spécifiques. Ce peut être un soutien à la recherche sur Internet à propos de questions très pointues, y compris parce que les bibliothécaires maîtrisent mieux les logiques cachées des moteurs de recherche que les usagers : ici on peut imaginer que le dialogue ne se fasse plus seulement à l’intérieur de la médiathèque mais à distance, par réseau informatique interposé. Ce peut être aussi, dans les régions rurales, ou en ville pour les personnes âgées ou empêchées, un système de portage (ou d’envoi à domicile) des documents souhaités. Ce peut être la systématisation d’un travail des bibliothécaires en direction de publics spécifiques (personnes âgées en particulier, maisons de retraite...), etc. L’idée de médiations spécialisées et surtout personnalisées appartient déjà à certaines réflexions et à quelques pratiques de bibliothécaires à la recherche de nouvelles voies d’exercice de leur profession.
Dans ce scénario, la juxtaposition de demandes de masse (personnalisées mais exigeant une faible mobilisation de ressources) et de demandes extrêmement pointues (mobilisant des savoirs de haut niveau) perturberait considérablement les stratèges des politiques documentaires. Ici, les manageurs ne possèdent guère les moyens de faire face à de telles exigences contradictoires : si une partie des bibliothécaires trouvent satisfaction dans le fait que les bibliothèques sont devenues un nouveau centre de ressources pour des usagers très exigeants, ceux-ci n’occupent qu’une fraction des assistants qualifiés et quelquefois des bibliothécaires (A). En revanche, le service de masse au public manque d’intérêt et ne se justifie pas - ni du côté des directions ni du côté des élus- le maintien d’un grand nombre de postes de catégorie B. Tendance qui peut se voir confirmée du côté des acquisitions et du catalogage : ce dernier se trouvera d’autant plus rapidement automatisé qu’il ne réclame plus une qualification élevée pour les "produits culturels" demandés, tandis que les acquisitions se feront aussi de plus en plus "automatiquement" sur les catalogues, voire par les éditeurs eux-mêmes (ou par des regroupements de bibliothèques). Le service au public réclamant des qualifications moins élevées mais peut-être des spécialisations croissantes (selon les différents publics), les agents du patrimoine prennent peu à peu la place des assistants, y compris aux banques de renseignement. Plus encore, ils se trouvent à encadrer de nombreux vacataires (en général étudiants, amis pas nécessairement), proches intellectuellement des publics jeunes (collégiens, lycéens, étudiants) ou des moins jeunes (demandeurs d’emploi) qui trouvent dans les bibliothèques et dans leurs annexes des ressources que les autres institutions ne leur fournissent pas dans les mêmes conditions. Les directeurs, pour faire face à cette explosion des demandes de médiation, recourent, avec le soutien des élus, aux bénévoles qui assurent une partie du service au public, en particulier dans ces intermédiations pour lesquelles les qualités affectives l’emportent souvent sur les savoirs intellectuels, pour réussir. Par ailleurs, si les acquisitions et le catalogage n’ont plus l’importance qu’ils détiennent aujourd’hui, le désherbage devient une activité qui occupe beaucoup les bibliothécaires tant les documents perdent rapidement leur actualité et tournent rapidement sur les rayons. Mais cette activité, dans le tourbillon des modes, ne requièrent pas une qualification très élevée : les assistants, les agents du patrimoine et des vacataires peuvent effectuer ces tâches qui deviennent de plus en plus matérielles qu’intellectuelles.

Schéma 2 : Le scénario de la médiation sociale et du présenciel Source : Centre Pierre Naville

Dans ce scénario de la médiation sociale et du présenciel, parce que la politique sociale l’a emporté sur le travail intellectuel -sous la pression de publics insatisfaits par d’autres acteurs sociaux- les assistants de conservation perdent pied dans les bibliothèques, sauf à accepter un travail sous qualifié. Les manageurs sont moins nombreux parce qu’il ne subsistent guère qu’une gestion du personnel et l’organisation d’un travail de masse tandis qu’ils ne peuvent faire face à des demandes aussi contradictoires (médiations sociales et service personnalisé de haut niveau). Autant de raisons de dilution de l’identité professionnelle des bibliothécaires qui ont vu leur métier transformé sans qu’ils n’aient pu, à aucun moment, trouver les nouveaux publics qui auraient conservé les fonctions antécédentes des bibliothèques.

2 - 2 - Le scénario de l’hyper consommation

Le scénario de l’hyper consommation constitue une révolution pour les bibliothécaires : les citoyens découvrent l’âge de l’accès [1], c’est-à-dire qu’ils ne cherchent plus à posséder les livres, les BD ou les biens audiovisuels mais qu’ils se satisfont de leur usage immédiat. Ce que les usagers des bibliothèques pratiquaient depuis longtemps s’étend à la population toute entière. Le nombre des inscrits explose, à la grande satisfaction des tutelles et même des bibliothécaires dans un premier temps. A la différence des exemples de services marchands imaginés par J. Rifkin, les médiathèques offrent quasi-gratuitement les services de prêt des documents. Sachant que parallèlement à cette évolution, la tendance actuelle de réduction de l’épaisseur des livres se confirme -en particulier pour les documentaires, mais pas seulement- les ouvrages atteignent un taux de rotation très élevé, comme aujourd’hui les CD et les cassettes VHS. Il est même décidé de réduire la durée des prêts et d’en autoriser un plus grand nombre par inscrit. Cette frénésie consommatoire fait de la culture un élément du quotidien dans laquelle la culture savante perd -y compris à l’Ecole, comme d’une certaine manière c’est déjà le cas en Amérique du Nord- le statut qu’elle possède encore aujourd’hui, au bénéfice de cultures diversifiées et labiles. Parce que cette transformation atteint la société dans sa globalité, les élus demandent aux directeurs de bibliothèques de satisfaire les nouvelles exigences de la population qui leur renouvelle leur mandat. Ils acceptent même l’extension des locaux et des investissements hier considérés comme superflus tels que les automates de prêt : il s’agit de mettre à disposition gratuite et de façon massive des produits marchands dont l’achat ne grève pas les budgets des collectivités territoriales. Les rayons ne cessent de s’allonger tandis que les élus exigent des directeurs de médiathèques de réduire au maximum les coûts d’exploitation, ce qui passe par le recrutement d’une main-d’œuvre moins qualifiée.
Les directeurs des bibliothèques deviennent des manageurs de produits et de services de grandes séries, quittant quasiment tout contact avec la culture. Leurs préoccupations deviennent essentiellement comptables : abaissement des coûts d’exploitation, recherche de centrales d’achats meilleur marché ou location des documents aux éditeurs, ratios exemplaire/nombre de prêts, comparaisons par types de documents, etc. Les directeurs ont aussi pour souci la sécurité des usagers arrivant massivement dans leurs établissements ; ils doivent aussi faire face à des pics de fréquentation et recrutent des vacataires de plus en plus nombreux dont certains ne travaillent que durant ces pics. Ils s’informent auprès de la grande distribution pour réduire leurs coûts et pour gérer leurs personnels.
L’essentiel de l’activité des bibliothécaires -mais s’agit-il encore de bibliothécaires ?- réside dans le prêt, les retours et bien sûr le rangement des documents. Le renseignement a quasiment disparu de l’activité des bibliothécaires : ceux qui demandent aujourd’hui de développer l’autonomie des usagers ont gagné ; ceux-ci choisissent en rayon sans consulter le catalogue. De plus ils sont à peu près certains de satisfaire leurs goûts en raison de l’importance des achats par les bibliothèques, encouragés par les élus. Les livres (romans et documentaires) continuent à fournir le premier contingent des prêts, talonnés par les documents audiovisuels (CD puis DVD). Le secteur des bandes dessinées s’est autonomisé devant le succès remporté tandis que les bibliothèques qui proposaient hier le prêt de partitions ont du l’abandonner. La conséquence de cette évolution est la quasi-disparition des assistants des salles de circulation (comme aux Etats-Unis : cf. encadré sur une bibliothèque de Floride) tandis qu’une formidable logistique est mise en place pour assurer ces prêts massifs : les agents du patrimoine, soutenus par quelques assistants, encadrent de très nombreux vacataires et des bénévoles. Les bibliothèques les plus innovantes ont mis au point des systèmes de rangement par les usagers eux-mêmes : grâce à un système de puce à bon marché, seul l’ouvrage rangé à la bonne place est défalqué du nombre de prêts autorisés.
La constitution et l’entretien des collections n’est plus du tout la priorité des bibliothèques ni des bibliothécaires. Les acquisitions sont en partie externalisées chez les éditeurs qui fournissent automatiquement des ouvrages dont ils assurent qu’ils ont été choisis par une commission de bibliothécaires qu’ils rémunèrent à cet effet. Sous la pression des usagers (et des élus), les bibliothécaires ont fini par jeter l’éponge et achètent les best sellers. Certains éditeurs les louent, à la fois pour assurer leur diffusion et parce qu’ils en débarrassent les bibliothèques après trois mois. Les assistants se réfugient dans les acquisitions car, au-delà des grands éditeurs avec lesquels les directeurs passent des marchés - les directeurs s’adressent eux-mêmes à un nouveau type de centrales d’achat -, il subsiste un grand nombre de petits éditeurs aux productions variées et innovantes. Bien sûr ce type de document ne sort pas beaucoup et cette activité est condamnée à terme. Le désherbage peut être fait par du personnel peu qualifié puisque la durée de vie des documents en bibliothèque est de plus en plus court. Autrement dit, les erreurs possibles sont d’autant moins graves que le taux de rotation des documents est élevé : un document détruit trop tôt ne porte pas préjudice à la collection. Le catalogage a perdu, lui aussi, son intérêt stratégique puisque l’immense majorité des usagers ne le consulte pas. La notice se restreint à l’auteur, au titre, à l’éditeur et à l’année de parution : les mots-matière ou un court résumé n’ont plus leur raison d’être. Le catalogue est plutôt consulté à distance via Internet pour s’assurer que la médiathèque dispose bien du document souhaité.

Schéma 3 : Le scénario de l’hyper consommation Source : Centre Pierre Naville

Dans ce scénario de l’hyper consommation, le management d’un tertiaire de masse transforme les fonctions de toutes les catégories. Les assistants sont réduits à la part congrue puisqu’ils n’ont plus de rôle ni auprès du public ni dans la constitution des collections ; avec eux disparaît le "cœur du métier". Les conservateurs ou bibliothécaires-directeurs sont devenus des manageurs et ne sont plus bibliothécaires. En revanche, le nombre de salariés s’est accru, essentiellement à travers le recrutement d’agents du patrimoine, de vacataires et de bénévoles pour faire face l’explosion des mouvements de documents (et d’usagers).

2 - 3 - Le scénario de la fin des collections (le tout informationnel)

Dans le scénario du tout informationnel, l’information se trouve mise à disposition de tout un chacun, massivement et gratuitement, à travers une multiplicité d’accès situés dans tous les lieux de la vie privée ou publique : à domicile à travers plusieurs médias, à l’Ecole, au Lycée, dans l’entreprise, à l’ANPE, à la mission locale pour l’emploi, dans l’agence d’intérim, à la Mairie, etc. En même temps, cette profusion d’informations et l’avènement de la société informationnelle réduisent le sens, les significations de ces informations : il circule plus de signes affectés à des pratiques que véritablement de significations et de réflexions. Cet envahissement de la société par l’information peut aussi signifier la fin ou au moins la baisse de la "demande culturelle". Les technologies de diffusion de l’information se sont déplacées vers le public et celui-ci trouve toute l’information dont il a besoin dans les divers lieux où il séjourne et où il passe. Alors, les publics n’ont plus besoin des médiathèques ni des bibliothèques : ils peuvent charger à domicile leurs machines personnelles avec toutes les musiques, tous les films, tous les livres lus, gratuitement et sans se déplacer. Les demandeurs d’emplois ou d’autres publics aux faibles ressources en capital scolaire et social peuvent trouver sur Internet -et peut-être sur de nouveaux réseaux- non seulement les données mais aussi les soutiens et les savoir-faire pour conduire leur recherche d’emploi ou leurs projets. Car, les publics ont acquis -grâce à l’école et/ou à leurs proches amis- les aptitudes à utiliser les technologies informationnelles.

Schéma 4 : le scénario de la fin des collections (le tout informationnel) Source : Centre Pierre Naville

Dans ce scénario, les collections, en tant que fonds de savoirs et de cultures -donc d’informations cristallisées sous certaines formes- n’ont plus guère d’applications ni de raisons d’être. D’une certaine façon, c’est la réalisation de la grande peur actuelle de certains bibliothécaires qui limitent l’accès à Internet parce qu’ils y voient le concurrent qui les fera disparaître. Ce tout informationnel transforme radicalement les fonctions sociales des bibliothèques qui doivent s’inventer de nouveaux rôles : autant de modifications tout aussi profondes du travail des bibliothécaires.
Les directeurs bataillent avec l’offre de produits et de services, de documents, d’installations et de technologies nouvelles, en concurrence directe avec le marché (qui offre les mêmes services à domicile) et les autres institutions de l’offre sociale (écoles, entreprises...) : il s’agit de sauver les médiathèques. Les directeurs (conservateurs assistés des bibliothécaires) deviennent des manageurs de l’innovation, des spécialistes de la veille technologique qui ont de moins en moins de rapport avec la culture savante et qui abandonnent à leurs adjoints la gestion des ressources humaines. Ils fréquentent les salons technologiques et suivent les colloques relatifs aux nouveaux sites, aux moteurs de recherche et à toutes les techniques vertigineuses de tri de l’information.
Le service au public s’est lui aussi considérablement transformé : l’échange de supports matériels ne possède plus l’importance d’hier et les bibliothécaires -en particulier les assistants, quelques bibliothécaires (A) et d’autres agents ayant un bagage universitaire- ont inventé une nouvelle fonction : le courtage informationnel. En effet, la complexification des systèmes informationnels fait qu’il n’est pas toujours aisé de trouver une réponse à une question mal formulée ou à une question "qualitative" c’est-à-dire faisant entrer des éléments de résolution appartenant à plusieurs sphères de la connaissance. On pourrait aussi dénommer cette capacité à transformer et à interpréter la question, après débat avec le demandeur, une transduction : le bibliothécaire doit traduire une question en lui faisant traverser les frontières établies des disciplines, des champs ou des objets. D’où cette notion mieux adaptée que traduction pour saisir le processus de transport d’un champ à l’autre ou de transdisciplinarité. Dans le même sens, les moteurs de recherche resteront des outils finis (mêmes s’ils sont de vaste amplitude) agissant dans des ensembles clos parce qu’ils travaillent sur des ensembles de signes : seule l’intelligence humaine, grâce au sens qu’elle accorde aux questions posées, peut les interpréter pour trouver les voies de réponse à une question qui n’était pas incluse, en fait, dans la première question avancée. Il apparaît donc que les bibliothécaires peuvent trouver de nouveaux rôles dans ce scénario du tout informationnel, à la seule condition de changer radicalement de culture : d’une part en se positionnant autrement vis-à-vis de l’outil informatique (Internet en particulier) et d’autre part en développant leurs compétences sur les moteurs de recherche pour en maîtriser les logiques afin de mieux les utiliser au service du public. Du côté du travail interne -au-delà de celui de la veille technologique assurée par les directeurs-, il semble que les tâches soient réduites, au prorata de la diminution des collections, elles-mêmes peu fréquentées par les usagers. Ce scénario est bien celui de la crise des bibliothécaires, non seulement dans leur identité mais dans leur emploi, sauf si ils réussissent à inventer de nouvelles fonctions et de nouveaux métiers qui les rendent indispensables.

2 - 4 - Le scénario du numérique et du décloisonnement

Dans ce scénario, à la différence du précédent, les médiathèques internalisent le développement des technologies de l’information à leur plus grand bénéfice. Elles créent des bibliothèques électroniques en réseau, mettant ainsi à la disposition des usagers de vastes bases de savoirs qu’ils viennent utiliser sur place ou auxquels ils peuvent s’abonner pour travailler chez eux, avec le soutien à distance de leurs bibliothécaires. Tous les ouvrages documentaires et les bandes dessinées sont ainsi disponibles sous forme numérisée et consultables en divers points (internes ou externes et payants). Les surfaces occupées hier par des rayonnages le sont aujourd’hui par des terminaux informatiques avec des écrans à très haute résolution et des sièges ergonomiques. Les fictions peuvent conserver la forme d’ouvrages pour le plaisir du toucher et de la lecture typographiée ; on peut aussi envisager de les imprimer et de les relier à la demande pour ceux qui ne sont pas disponibles en rayon.
Les autres formes d’expressions culturelles (musique, films, photo...) hier séparées de la lecture sont disponibles sur les mêmes machines. L’accès à Internet est totalement libéré (sauf pour les sites illicites déjà listés). La médiathèque est devenue un centre de ressources numériques essentiellement pour la consultation sur place grâce à la disponibilité d’un personnel hautement qualifié qui est en mesure de résoudre non pas seulement des questions d’accès à tel ou tel service mais de répondre à des questionnements culturels et scientifiques. Cette attractivité de la médiathèque repose aussi sur la résolution totale et définitive de tous les problèmes de desserte et surtout de parking des médiathèques centrales, des annexes, etc.
Les prêts restent bien sûr possibles, mais sont secondaires par rapport à l’intérêt suscité par le lieu. En effet, pour être attractive, la médiathèque développe une animation de haut niveau qui mobilise les usagers inscrits mais aussi attire un public de non-habitués : il s’agit de festivals de cinéma, d’exposition photo, de conférences et de séminaires dont le retentissement est régional voire national avec des retombées dans les médiathèques des bourgs avoisinant ou des annexes. La médiathèque est aussi devenue un lieu de création en radio, en vidéo numérique, en photo, etc.
Ces dernières activités se font nécessairement avec les autres institutions engagées dans les mêmes voies :Lycées, Universités, MJC, théâtre, école de danse, salles de cinéma, etc. Si le maître mot de la numérisation de la médiathèque était la modernité, celui de la coopération avec les maisons voisines est le décloisonnement. Il s’agit de mettre fin aux cloisonnements institutionnels et de proposer des types d’espaces plus ouverts sur des pratiques culturelles plus diversifiées. Les questionnements accompagnant ce décloisonnement fusent : quelles sont les pratiques culturelles et sociales à interroger pour faire émerger ces nouveaux modèles ? Comment la coopération entre les offres peut-elle favoriser la créativité dans ces domaines et séduire des publics de plus en plus versatiles ? Ici, nous sommes dans une dialectique complexe qui fait peur : peut-on maintenir les médiathèques indépendantes du mouvement de convergence des expressions culturelles dont l’un des vecteurs est le numérique et, sinon, les médiathèques continueront-elles d’exister si elles doivent se fondre dans un vaste projet culturel rassemblant toutes les institutions éducatives et culturelles ? Quelles justifications, autres qu’historiques du rapport entre culture et lecture, peut-on revendiquer pour défendre ce modèle culturel et par là-même le métier de bibliothécaire ?

Schéma 5 : Le scénario du numérique et du décloisonnement Source : Centre Pierre Naville

Dans ce scénario, les directeurs sont d’abord des gestionnaires de l’innovation, entourés d’une équipe pluridisciplinaire veillant sur les technologies émergentes de diffusion de compactage etc. de l’information. La séduction des élus par les managers pour qu’ils investissent dans des technologies onéreuses est l’une de leur principale fonction. L’autre étant l’organisation de la coopération avec les institutions voisines éducatives et culturelles. On retrouve ici les qualités indispensables du militant, non seulement de la lecture publique mais de la diffusion sociale de la culture sous toutes ses formes. La frilosité n’est plus de mise : ni entre institutions ni dans l’équipe de direction, où malgré tout, le technologique ne devra pas l’emporter sur le politique (au sens de stratégie de développement d’une politique culturelle). Les managers ont de beaux jours devant eux en empruntant cette double voie du numérique et du décloisonnement. Dans le service au public, la déstabilisation du vieux métier de bibliothécaire est à son comble. Le papier a en grande partie disparu pour ce qui est de l’activité dans la maison et une large partie du nouveau métier renoue avec l’animation et les actions culturelles, mais en partie hors les murs -au moins dans leur préparation. Le service au public requiert de nouvelles qualifications et surtout leur approfondissement pour soutenir les usagers dans leurs recherches, pour croiser leurs demandes dans plusieurs genres, etc. Les bibliothécaires sont aussi des courtiers en information, autant dans la bibliothèque électronique qu’ils connaissent bien que sur Internet dont ils maîtrisent les moteurs de recherche. La formation permanente tout au long de la carrière est requise, avec un système d’avancement qui tient compte de cette volonté de développement personnel. Les agents du patrimoine ont moins ici leur place que les assistants et les bibliothécaires (A). Les bénévoles (retraités, professionnels de la culture, étudiants...) viennent tenir des permanence, pour le plaisir d’échanger et de faire partager leurs savoirs. Il y a peu de vacataires : quelques étudiants de bon niveau aux banques de renseignement et des vacataires sans spécialisation pour les tâches routinières et répétitives. Les acquisitions n’ont plus du tout la même forme qu’hier : l’enrichissement de la bibliothèque électronique se fait en grande partie sur la base de contrats avec les éditeurs et avec les diffuseurs. Le vertige d’hier face à Internet s’est déplacé vers la rapidité de renouvellement des technologies d’une part et surtout des modes culturelles d’autre part. La curiosité et l’adaptabilité deviennent les vertus cardinales des bibliothécaires : ce n’est pas une question de classe d’âge, mais plutôt celle d’une formation à l’agilité de l’esprit, des goûts et du raisonnement que possèdent ou non les individus. On ne peut plus guère participer aux acquisitions durant toute une carrière, car il apparaît difficile de rester au diapason du rythme des innovations et des changements de canons esthétiques durant plus de deux à trois décennies : au-delà, la fatigue mentale empêche d’être efficace et de maintenir l’attractivité de la médiathèque ; ce qui ne manque pas de poser de nouveaux problèmes d’organisation du travail et de gestion des ressources humaines puisqu’il faut trouver des fonctions à une fraction des bibliothécaires qui peine à suivre le rythme des nouveautés et à tenir les banques de renseignements afférentes. Le catalogage disparaît presque totalement puisque, par essence, la numérisation s’accompagne de divers classements automatiques qui dispensent les bibliothécaires de cette tâche. Ici, le travail consiste plutôt à trouver les meilleurs logiciels pour la médiathèque, c’est-à-dire ceux qui retiennent les mots-matière d’hier correspondant à la "culture" de telle médiathèque, en relation étroite avec les institutions voisines mises en réseau. L’entretien des collections passe beaucoup plus par un suivi de l’état physique des CD et DVD prêtés, car contrairement à une idée fausse mais largement partagée, les supports numériques sont plutôt fragiles. Les médiathèques les plus innovantes ont mis au point des systèmes automatisés de contrôle de l’état des documents en retour afin que ceux qui sont endommagés n’aillent pas en rayon.

Dans chacun de ces scénarios un axe au moins de développement est vraisemblable, pour ne pas dire en cours de réalisation sous nos yeux : la médiation sociale occupe déjà à mi-temps les bibliothécaires de certains établissements, les emprunts en masse de documents (BD, CD et vidéo en particulier) transforment les bibliothécaires en "caissières de grandes surfaces" selon leurs propres déclarations, la concurrence d’Internet (moteurs de recherche, importation de musiques et de films) a déjà écarté quelques usagers des médiathèques tandis que la demande de biens culturels numérisés à consommer dans les médiathèques (ou en prêts) ne cesse de croître. Si l’ensemble de ces transformations avait lieu simultanément, les médiathèques exploseraient : non seulement les bibliothécaires ne pourraient faire face, mais il n’est pas certain que les élus répondraient aux nouvelles demandes en raison des coûts élevés engendrés (investissements, personnels, coûts d’exploitation etc.). Pourtant, ces scénarios vraisemblables, fournissent quelques éclairages sur les effets de tel ou tel développement des médiathèques sur les bibliothécaires en matière de division et d’organisation du travail, de compétences exigées, d’évolution numérique des catégories actuelles, de leurs rapports, etc. Ces scénarios, en éclairant les diverses transformations probables, peuvent conduire à déceler ce qui est souhaitable afin d’agir politiquement, socialement et syndicalement pour que le souhaitable devienne possible. Reste bien sûr à déterminer souhaitable pour qui ? Pour les usagers, pour les élus ou pour les bibliothécaires ? Ce à quoi il n’est pas dans notre rôle de répondre !

Notes

[1] Dans son ouvrage, L’âge de l’accès. La révolution de la nouvelle économie (La Découverte, 2000), Jeremy Rifkin montre que nous passerons d’une ère de la propriété à un âge de la location : rien ne sert de posséder une voiture, une moquette ou un climatiseur car ce qui importe c’est de bénéficier du meilleur service offert par ces produits (sécurité, confort, propreté, etc.). D’où l’idée de les louer à des professionnels qui mettront à disposition les produits les plus récents accompagnés de leur savoir-faire.

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