À la rencontre des dépositaires du réseau de la Bibliothèque départementale des Yvelines : des usagers partenaires

Monique Pujol , élève conservateur à l’ENSSIB

 

La série de rencontres dont je vais rendre compte aujourd’hui s’inscrit dans le cadre d’un stage de trois mois effectué à la bibliothèque départementale des Yvelines. Ce stage portait plus précisément sur les modalités d’intervention des BDP et l’ajustement de l’offre de services en fonction du réseau de lecture publique. Dans cette perspective j’ai été amenée à aller à la rencontre des dépositaires. Cette réflexion autour de la notion d’offre de services, m’a amenée à considérer les responsables de petites bibliothèques des Yvelines sous un double éclairage, à la fois usagers d’un prestataire de services qu’est la BDP et bibliothèques partenaires, actrices, comme la BDP, du réseau de lecture publique.

Ma présentation s’articulera autour de trois grands axes : -

  • les attentes des dépositaires, -
  • leur perception de la BDY [1], -
  • leurs problématiques spécifiques.

Dans quelle mesure les services offerts par la BDY recoupent-ils les problématiques spécifiques des bibliothèques qu’elle dessert ? ou comment ces bibliothèques ne sont pas seulement des usagers, des dépositaires mais aussi, même pour les plus petites d’entre elles, des bibliothèques à part entière.

Mais commençons par la présentation de quelques éléments contextuels.

Les Yvelines c’est...

  • 2284 km2 au sud-ouest de Paris
  • 1,3 M d’habitants : le 1er département d’Ile de France et le 5e de France par le nombre d’habitants
  • 262 communes : 121 urbaines (occupant un quart du territoire) et 141 rurales (occupant les trois quart du territoire)
  • Versailles : une préfecture qui structure de façon très centralisée l’infrastructure routière et de transports en communs... Toutes les routes mènent à Versailles.

L’enquête

Une sélection des bibliothèques à ne pas rater a été opérée en compagnie de la directrice de la BDY ainsi que de chacun des responsables de zones. Les critères de sélection étaient de deux ordres, d’une part, il s’agissait d’obtenir un panel diversifié, d’où l’importance de choisir des bibliothèques de :

  • zones différentes
  • niveaux de développement différents (classement ADBDP)
  • tailles de population des communes différentes
  • statut des bibliothèques (municipales et associatives) et des responsables (salariés, bénévoles) différents

D’autre part, compte tenu du choix qui a été fait d’emblée d’opter pour des entretiens, il est apparu nécessaire de s’adresser à des dépositaires qui auraient "des choses à dire" :

  • des partenaires pour la réflexion, de préférence des responsables.

C’est pourquoi je ne prétends absolument pas offrir un paysage des responsables de petites bibliothèques dans les Yvelines mais bien des pistes pour la réflexion, des éléments d’analyse des rapports entre ces bibliothèques et leur bibliothèque départementale.

Afin de circonscrire le champ des entretiens, un certain nombre de questions structurantes ont été prévues. Ces questions reposent sur les missions de la BDY telle qu’elle les a elle-même définies. A deux exceptions près, les rencontres ont eu lieu in situ avec prises de photos ce qui a permis de mettre en balance les propos recueillis avec les faits observés et d’appréhender directement des problématiques telles que le manque de place ou la présence plus ou moins importante des documents prêtés par la BDY dans le fonds.

Les 24 entretiens effectués ont ensuite été synthétisés et, en quelque sorte, restructurés autour des grands axes de réflexions préétablis et des réflexions qu’ils ont suscitées. Les différents types de réponses obtenus ont été normalisés.

1. Attentes vis à vis de la BDY

Attentes [2]

À la question qu’attendez-vous avant tout de la BDY ? les réponses tombent immanquablement dans le champ des services offerts par la BDY, soit que ces services correspondent très exactement aux besoins des bibliothèques, soit que les responsables n’attendent de la BDY que ce qu’elle peut leur apporter.

Les 2/3 des personnes interrogées mentionnent le prêt de documents, imprimés ou sonores dans ce qu’ils attendent avant tout de la BDP ; pourtant, plus de la moitié de ces mêmes dépositaires n’ont, de leur propres dires ou au vu de leur fonds, recours aux documents de la BDP que comme appoint. Cette réaffirmation théorique du rôle de pourvoyeur de documents de la BDP dénote un attachement global des dépositaires aux missions traditionnelles des BDP même si, pour certains, ces services ne les concernent pratiquement plus. L’attente en matière de prêt de documents imprimés est la plus sujette à variation selon la taille de la commune et la taille de la bibliothèque, cependant ce qui apparaît déterminant et qui entraîne les variations les plus importantes c’est le niveau [3] de la bibliothèque : plus le niveau de la bibliothèque est bas plus elle dépend du prêt de livres.

Emprunt de CD : la BDY permettant d’emprunter un fonds de démarrage de 300 CD, les bibliothèques qui n’en possèdent pas invoquent immanquablement le manque de place et le manque de temps. A l’autre bout de la chaîne, les bibliothèques qui, en plus des fonds empruntés à la BDY possèdent un budget conséquent, se retrouvent face à une problématique qui s’apparente à une crise de croissance : comment créer une discothèque sans discothécaire, c’est-à-dire où trouver le temps et les compétences ?

Les attentes en termes de développement d’une politique d’animation, un peu moins du tiers des interrogés, sont d’autant plus complexes que si beaucoup comptent sur l’animation pour rendre leur bibliothèque attractive, la moitié se plaignent d’un manque, au choix ou cumulativement, de moyens, de temps et de place. Plus la commune est petite, plus les attentes en matière d’animation sont grandes.

L’apport logistique, c’est-à-dire le soutien technique et les conseils à la gestion quotidienne des établissements, est réclamé par un tiers des interrogés ; ce service est très apprécié et s’incarne concrètement dans la possibilité de toujours appeler et obtenir des réponses à ses questions. Plus spécifiquement l’aide appréciée porte sur 1. l’informatique, 2. le désherbage 3. le mobilier. Fait marquant : la moitié des bibliothèques visitées se sont révélées virtuellement impossibles à trouver (sans les indications détaillées du bénévole) faute d’une signalétique extérieure appropriée. L’attente logistique est la mieux partagée : elle concerne, quelle que soit leur taille ou la taille de la commune, le tiers des responsables interrogés.

Le rôle pédagogique de la BDP est plébiscité par le tiers des personnes interrogées. Dans presque tous les cas, c’est la possibilité de " rencontrer d’autres bibliothèques ", de " s’aérer " qui est mise en avant. Cependant un autre tiers des personnes considèrent que les formations ont lieu trop loin et/ou quelles n’ont pas le temps de s’y rendre. Il est à noter que la formation est spontanément mentionnée comme évolution positive récente de la BDY.

Les personnes interrogées attendent à 38 % de la BDY qu’elle joue un rôle d’intermédiaire. Il s’agit certes pour quelques-unes d’interventions auprès des communes pour obtenir un accroissement de l’espace alloué à la bibliothèque ou la création d’un emploi. Cependant dans la majorité des cas, l’attente relationnelle consiste essentiellement en un besoin d’entrer en contact avec des collègues. Cette attente renvoie à un sentiment d’isolement, qui est également combattu par la volonté de participer aux réflexions sur le réseau menées à la BDY ; il s’agit là d’une revendication d’être autant partenaire qu’usager, et on lui doit une partie du succès de la proposition de formation.

Actions en réseau. Si l’intercommunalité n’est encore que balbutiante dans les Yvelines, et s’intéresse plus à la voirie qu’à la culture, cela n’empêche pas les bibliothèques du réseau d’avoir des contacts entre elles. C’est le cas pour 14 des 24 personnes interrogées. Il s’agit le plus souvent d’initiatives autonomes qui prennent la forme soit de comités de lectures soit de manifestations culturelles (dans le cadre desquelles un partenariat avec la BDY est fortement apprécié). La mise en place par la BDY d’un système de réservations avec bibliothèque-relais est très favorablement accueillie : ce système vient se greffer sur ces réseaux existants et en créer de nouveaux. L’attente de relationnel semble surtout déterminée par le niveau de la bibliothèque, en tout cas en ce qui concerne le plus haut niveau qui apparaît comme le plus demandeur, mais cette attente est aussi, marginalement déterminée par le volume de population de la commune (demande plus importante au-dessus de 2000 h.).

Au dernier rang des services attendus, arrive la BDY commecentre d’informations. Peu perçue, peut-être parce qu’elle semble aller de soi ou parce qu’elle s’opère souvent de façon informelle (le fameux coup de téléphone), cette fonction vient cependant répondre à bon nombre de besoins qui apparaissent à mesure qu’on va plus avant dans les entretiens : listes en tout genres (listes de libraires, de conteurs, d’auteurs), outils bibliothéconomiques divers, bibliographies (très appréciées), catalogue accessible sur Internet (bientôt),...Surtout cette notion d’information apparaît comme la clef du problème le plus souvent évoqué dans la relation des personnes interrogées à la BDP : le manque de communication.
Ce besoin de communication paraît en outre croître avec la taille de la commune.

2. Perception de la BDY

Commençons par ce qui, plus que fâcher, devrait faire avancer les choses, les critiques. Un nombre important des personnes interrogées, près du tiers, se refusent à émettre quelque critique que ce soit à l’encontre de leur BDP. A cela plusieurs explications possibles :

  • des réticences à se confier, à " officialiser " en quelque sorte, des récriminations souvent exprimées oralement.

Pour tenter cependant une explication moins circonstancielle on peut avancer que :

  • un certain nombre des dépositaires interrogés jouissent d’une autonomie importante et, souvent faute de temps, n’ont que très peu recours à la BDP ; il apparaît alors naturel, quoi que pas toujours vérifié, qu’elles n’aient que peu de critiques à émettre : les BDP aussi ont leurs non-usagers ;
  • dans l’ensemble, les personnes interrogées, même parmi les plus virulentes, sont très attachées à la BDP et considèrent comme un "plus" tout ce qu’elle peut leur apporter : attachement classique des usagers à leur service public.

Deux problématiques majeures reviennent cependant une fois sur trois dans la conversation : l’une concerne l’évolution du système de desserte, l’autre concerne un déficit de communication. Sans être forcément associées les difficultés liées à ces deux problématiques peuvent parfois se rencontrer et se renforcer : on sera d’autant moins satisfait de la solution de desserte proposée que sa logique, insuffisamment communiquée par la BDY, aura pu être peu ou mal perçue. Un effort dans le mode de communication sur ce sujet de la BDP pourrait peut-être permettre de faire passer la bibliothèque-relais de la posture d’usager insatisfait, à la position de partenaire compréhensif.

La desserte de la BDY est structurée selon deux modes :

  • les tournées bibliobus qui offrent un choix de livres grand public pour les bibliothèques les moins développées,
  • le choix sur place à la BDP, qui s’adresse en priorité aux bibliothèques qui ont déjà un fonds propre important.

Dans une perspective de structuration cohérente du réseau, chaque dépositaire est régulièrement incité à basculer dans le mode de desserte qui convient le mieux à son stade d’évolution. D’où le mécontentement des bibliothèques qui perçoivent le passage du choix sur place à la tournée comme une punition et surtout pour celles qui se satisfaisaient parfaitement d’un bibliobus généralement composé sur mesure et à qui le choix sur place pose problème (trop loin, prend trop de temps, pas de véhicule à disposition...).

Les difficultés liées à la transformation de la desserte sont accentuées par un manque perçu au niveau de la communication. Le tiers des responsables interrogés ont le sentiment de ne pas être suffisamment tenus au courant des changements apportés par la BDY et des objectifs qui motivent au fond ces évolutions. Cette critique relève tout à la fois d’une revendication des plus contemporaine de transparence, mais aussi d’une volonté d’être considéré par la BDP comme un partenaire à part entière que l’on tient informé et, qu’idéalement, on fait participer à la réflexion. Ce problème est renforcé par le fait, que depuis son déménagement et son changement de direction il y a trois ans de cela, la BDY a mis en chantier de nombreux travaux.

Perception des évolutions [4]

Ces changements s’ils sont accueillis avec joie par beaucoup, sont aussi ressentis par d’autres comme d’incompréhensibles secousses qui perturbent une pérennité synonyme d’immobilisme : le rapport de certains dépositaires à leur BDP frôlant la caricature du vieux couple.
Au rang des évolutions controversées : la recotation simplifiée, le classement des documentaires adultes avec les documentaires enfants. Seule fait l’unanimité la " dynamique positive de formation " qui a été mise en route même si d’aucuns regrettent l’arrêt de la formation ABF.
Si récriminations bibliothéconomiques et engouements pour la formation sont autant de symptômes du fort degré d’implication et de professionnalisme des dépositaires (salariés ou non) interrogés, il ne faut pas non plus omettre de préciser que le changement peut-être le plus fortement perçu est celui du rapprochement ou de l’éloignement géographique induit par le déménagement.

3. Difficultés et objectifs

Principaux problèmes

Les difficultés rencontrées par les personnes interrogées sont principalement de trois ordres : elles manquent de place, de temps (de personnel) et d’argent.

  • Le budget d’acquisition de livres n’est pas celui qui fait le plus cruellement défaut. Comme il conditionne à lui seul (avec l’équipement) le montant de la subvention de fonctionnement versée par le conseil général, il est généralement d’un niveau décent. Ce sont les budgets spécifiques, dédiés à l’achat d’autres supports, de petit mobilier, et surtout aux animations (payer des décorations, du matériel d’exposition, un conteur, un auteur) qui manquent.
  • Le manque de place revient très fréquemment, ce qui n’est pas une surprise dans la mesure où les bibliothèques municipales des Yvelines ont une surface moyenne par habitant inférieure à la moyenne nationale. Ce manque influe sur le développement du fonds (imprimé et sonore) et sur les activités d’animation.
  • Le manque de temps relève d’une problématique complexe :
    • besoin criant de création d’un poste salarié,
    • problème de gestion d’équipe (souvent mixte, salariés - bénévoles) ,
    • responsable qui ne veut pas ou ne peut pas investir plus de temps sans vouloir passer la main.

Le manque de temps, on le comprend aisément, pose problème à tous les niveaux : traitement des documents, diversification des supports, horaires d’ouvertures, animations, formations.

Objectifs

Les difficultés concrètes sont telles, que les dépositaires interrogés s’inscrivent plus dans une logique de moyens que de fins, la question étant non pas : qu’est ce que je vais faire de ma bibliothèque, mais plutôt comment vais-je arriver à faire quelque chose de ma bibliothèque ? Ainsi seul un dépositaire sur cinq a pour visée directe l’accroissement de son lectorat. Les autres objectifs rencontrés s’ordonnent autour de deux axes principaux, de deux démarches complémentaires :

  • améliorer les conditions de travail : obtenir plus de place, informatiser, obtenir la création d’un emploi, l’augmentation d’un budget. -* accroître l’attractivité de la bibliothèque : travail sur le fonds (désherbage, création d’un fonds spécialisé), diversification des supports, animations.

A noter, pour faire écho à l’intervention de Dominique Laharysur les différences entre bénévoles et salariés, que le critère du statut du responsable, salariée ou bénévole, n’apparaît comme discriminant dans aucun des thèmes abordés. Des critères infiniment plus délicats à évaluer tels, que le degré d’implication et la personnalité entreraient plutôt en ligne de compte. En revanche, il pourrait être intéressant de creuser le cas des équipes mixtes, salarié(s) et bénévole(s) qui se retrouvent majoritairement en zone rurale et qui, plus que les autres, se plaignent de manquer de temps.

Ainsi ce qui me semble ressortir avec force de ces entretiens c’est qu’avant d’être des usagers de la BDY, les petites bibliothèques des Yvelines sont des bibliothèques à part entière avec des problématiques qui ne sont que marginalement concernées par les services proposés par une BDP. Dans cette perspective la vraie situation de dépendance se situe vis-à-vis de la commune et du conseil général. La BDP constitue un adjuvant dont les services sont plus ou moins adaptés, plus ou moins utilisés mais toujours bienvenus. On peut considérer qu’un accent mis sur le soutien logistique pour l’ensemble du réseau et sur le relationnel pour les bibliothèques les plus développées pourrait, tout en restant dans les missions de la BDY, permettre aux bibliothèques de renforcer leur autonomie et de faire face par elles-mêmes.

Notes

[1] Note de l’Editeur : bibliothèque départementale des Yvelines.

[2] Jusqu’à trois réponses ont été comptabilisées par interlocuteur.

[3] Les critères d’évaluation du niveau des bibliothèques retenus sont ceux de l’ADBDP, les niveaux des bibliothèques des responsables rencontrés allaient de 1 à 4.

[4] Les éléments qui apparaissent en positif sont les évolutions perçues positivement, ceux qui apparaissent en négatif sont les changements perçus négativement.