Les relations des bibliothèques avec leurs partenaires

Dominique Arot, Directeur de la Bibliothèque municipale de Lille

 

Mon ambition est de vous aider à réfléchir, en tant que responsables de bibliothèques, sur nos partenariats. Tout ce que j’ai entendu de ce qui a été dit ce matin tourne autour de la notion de relation : relations d’organigramme, relations de hiérarchie, relations de formation, de communication, mais aussi relations avec les acteurs du réseau. Les mots de sociabilité et de convivialité ont été prononcés... On a même été jusqu’à évoquer cette forme de relation qu’est la vie conjugale des bibliothécaires bénévoles.

Au-delà des relations amicales et fort anciennes que j’entretiens avec les BDP et avec les responsables de cette association, c’est, je crois, la parution d’un livre aux presses de l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques,Les partenariats des bibliothèques(1), qui me vaut le plaisir d’échanger avec vous ces quelques réflexions. Il s’agit d’un livre qui est une commande de l’ENSSIB et du Ministère des Affaires étrangères autour d’un sujet qui est en ce moment à la mode. Quand j’avais accepté, l’an passé, cette commande, je n’avais perçu d’emblée l’importance de ce sujet dans la vie des bibliothèques aujourd’hui. C’est en y travaillant plus attentivement que je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un mode d’explication de notre fonctionnement très important et très actuel.

Partenariat et coopération

Je commencerai, si vous le permettez, par une petite clarification sémantique sur la question du partenariat et de la coopération. Depuis une trentaine d’années, on a beaucoup parlé, dans les bibliothèques (pas toujours en la faisant d’ailleurs), de coopération. On mettait derrière cela la relation entre bibliothèques et, plus souvent, la relation entre établissements de tailles ou de statuts équivalents.

La notion de partenariat est, elle, beaucoup plus souple. Elle concerne les relations des bibliothèques avec d’autres institutions ou d’autres acteurs ou agents qui ne sont pas forcément des bibliothèques.
Toujours sur ce thème partenariat/coopération : le discours sur la coopération, au fil des années, mentionnait la nécessité de créer des cadres soit législatifs, soit réglementaires, quelque chose de très organisé, de très codifié... Il semble qu’on ait évolué de manière très pragmatique sur ce sujet pour arriver à l’idée de partenariat, en appréciant la souplesse qui caractérise ce terme.
Quand on réfléchit, au sein de la profession, à la nécessité, ou non, de disposer d’un texte législatif de référence sur les bibliothèques, cette double approche recoupe, me semble-t-il assez bien, les positions respectives des partisans de la souplesse partenariale ou du code coopératif.

Bien sûr, les attitudes des bibliothèques partenariales tiennent à la présence de bibliothécaires partenariaux. Aujourd’hui, les bibliothécaires sont dans une forme de disponibilité active, de curiosité intellectuelle, de bienveillance à l’égard de leur environnement et certainement pas dans une attitude de fermeture et de passivité.

Le partenariat est un terme qui est usité le plus couramment dans le domaine économique. C’est le partnership anglais, lePartnerschaft allemand traduits en partenariat dans la langue française. Petit à petit, ce terme a contaminé de nombreux autres domaines de la vie sociale. Cette notion, mise parfois de façon un peu irritante à toutes les sauces, est liée à une autre notion, celle du développement du contrat dans notre société. Le fait qu’on préférera une convention à une loi, une convention à un règlement, le PACS au mariage (ceci mérite sans doute quelques nuances !), la négociation à l’imposition d’un modèle autoritaire, tout cela signifie la préférence que l’on a aujourd’hui pour des solutions souples plutôt que contraignantes. Les partenariats, y compris pour les bibliothèques, me semblent s’insérer dans cette optique.

Il y a enfin une constatation d’évidence à faire : pour mener à bien les politiques qui nous sont confiées par les collectivités, qu’il s’agisse de politiques de la lecture ou de politiques culturelles, il est essentiel de ne pas rester seul cloîtré au sein de son institution ; il convient, au contraire, d’accueillir les propositions des autres et même d’aller au-devant de partenaires potentiels.

Une typologie des partenariats des bibliothèques

J’avais d’abord tenté de dresser de façon, sans doute sommaire et incomplète, une typologie des différents types de partenariats des bibliothèques. J’en aurais personnellement distingué quatre, auxquels j’en ajouterai un cinquième, je dirai lequel tout à l’heure.

Partenariats autour du livre

Si l’on dresse un bilan des actions menées dans nos différentes bibliothèques, il est certain qu’il est un type de partenariat qui prédomine, ce sont les partenariats noués autour du livre, ce sont les relations que nous entretenons avec des auteurs des éditeurs, des libraires, avec des intervenants très divers qui ont tous à voir avec le livre...
D’une certaine manière, le contexte réglementaire et législatif actuel, nous offre des possibilités nouvelles puisque le plafonnement des rabais aux collectivités va, peut-être, faciliter nos relations avec les libraires de proximité.
A titre anecdotique, lorsque je suis arrivé à Lille, j’étais très gêné d’aller rencontrer les libraires locaux pour leur tenir le discours selon lequel leurs librairies étaient vraiment très belles, que le travail effectué y était excellent... Mais que jamais je ne travaillerais avec eux ! Nous étions alors contraints par des marchés passés avec des grossistes.

Partenariats culturels
Au sein d’un département, d’une ville, nous sommes généralement agrégés à une direction de la culture. Nous rencontrons très couramment nos collègues des musées ; des archives, d’un théâtre, d’une école de musique... Un certain nombre d’actions communes, dans ces secteurs, sont alimentées par ces partenariats internes à la collectivité.

Partenariats sociaux
La troisième catégorie concerne des partenariats de nature sociale. Il existe de nombreux dispositifs dans le cadre de l’action sanitaire et sociale, dispositifs en grande partie portés par les départements. Les BDP ne peuvent ignorer cet aspect des choses. Mais à l’échelle même d’une ville, nous nous trouvons inclus dans des dispositifs d’action sociale (je pense à tout ce qui touche à la politique de la ville, au développement social urbain) et les bibliothèques situées dans les quartiers émargent à des budgets consacrés aux publics les plus défavorisés et souvent les plus éloignés de la lecture.
Quand on essaie de constituer une grille de lecture des partenariats mis en œuvre en une année par une bibliothèque, cette dimension sociale apparaît très importante. Je n’insiste pas sur ce sujet sauf pour remarquer que la preuve est faite que, pour résoudre un certain nombre de problème sociaux, ou en tout cas pour apporter un certain nombre d’éléments de réponse concernant les problèmes sociaux lourds, ce n’est pas une institution seule qui peut espérer y parvenir, mais une mosaïque d’intervenants. La difficulté est alors parfois de réussir à harmoniser les interventions de ces différents organismes.

Partenariats humains

La quatrième catégorie, que j’appelle, un peu maladroitement, partenariats humains, ce qui laisserait supposer que les précédents sont inhumains, ce qui n’est évidemment pas le cas, concernent le fait que les actions menées sont déclenchées par la relation établie avec un individu particulier impliqué dans un domaine spécifique. C’est par ces échanges personnels qu’une action ou qu’un service vont pouvoir se mettre en place.

... et l’école ? Le cinquième type de partenariat que je souhaitais ajouter est un peu problématique et il s’agit d’un sujet récurrent pour nous, bibliothécaires, ce sont les partenariats avec le secteur éducatif et l’école. Sans doute convient-il d’inclure ces partenariats dans la catégorie des partenariats autour du livre et de la lecture.

Un exemple

Avant de venir devant vous, j’avais cherché à visualiser une action partenariale et l’occasion m’en a été fournie par une action qui se déroule dans la Région Nord-Pas-de-Calais. Il s’agit de Cité Philo : pendant tout le mois de novembre, un certain nombre de philosophes vont à la rencontre d’un très large public dans des lieux variés. Il se trouve que la BM de Lille apporte sa contribution en créant une bibliothèque de philosophie pendant la durée de cette manifestation

Les différentes géométries du partenariat

Ce patchwork de logos manifeste bien la multiplicité des partenariats : il peut s’agir de financement, d’hébergement, de fourniture de services, de contribution intellectuelle...

J’ai ici puisé mon inspiration dans un certain nombre de publications concernant le secteur de l’action culturelle. Il m’a semblé qu’un mode d’analyse était particulièrement intéressant : il s’agit d’observer les structures culturelles, liées à des fonctions de diffusion, de formation, etc. et des structures qui s’adressent à des publics précis.
Dans le livre, je prends un exemple, un peu grossi à des fins pédagogiques, celui d’imaginer un atelier de sensibilisation à la musique, conduit par une école de musique et une bibliothèque, à destination de personnes handicapées. Si l’on fait la lecture d’une action comme celle-là, on a une relation de structures culturelles entre elles, on a également des structures liées à des fonctions (diffusion, formation...) et puis une ou des structures qui s’adressent à des publics spécifiques (association d’aide ou institution d’hébergement...).
Il est en effet toujours intéressant de construire des outils d’analyse et de visualisation de nos partenariats.

Une méthode de travail

Le refus de l’autarcie
Tout le monde s’accordera aisément sur un fait, celui du refus de l’autarcie systématique. Cette autarcie a pourtant été vécue dans l’histoire des bibliothèques, en particulier dans les BDP où l’on était les Maîtres Jacques de l’action culturelle. On y pratiquait tous les métiers de l’action culturelle. Aujourd’hui on sait qu’une action est menée avec qualité quand elle sait fédérer les diverses compétences à mettre en œuvre.

Le déroulement du projet

  • mière étape consiste à identifier le projet.Il n’est pas toujours très évident de dire précisément ce que l’on veut faire, de cerner l’idée du partenaire rencontré, de dégager des objectifs précis.
  • vient ensuite de définir les partenariats et les contributions respectives à l’action.
  • nt ensuite le déroulé classique du cheminement de projet : échéances, calendrier, éléments de formalisation (conventions...).
  • Suit la réalisation concrète de l’action
  • Vient enfin l’évaluation de l’action dont je dirai un mot dans un instant.

Les partenariats de votre établissement

Il peut être intéressant, au niveau de l’établissement, de faire une sorte d’examen de conscience et d’essayer de répondre à quelques questions :

  • Dresser une typologie des partenariats conduits.
  • Faire l’inventaire des actions menées entièrement par vous-même.
  • Regarder, tant en positif qu’en négatif, la place de vos initiatives et la place des sollicitations auxquelles vous répondez... On sait que toute institution qui présente une attitude de bienveillance, d’accueil aux projet va attirer, de façon souvent exponentielle, les propositions des partenaires extérieurs. La difficulté sera alors de garder la possibilité de dire non.
  • Essayer enfin de visualiser par un schéma le réseau de partenariat de votre établissement.

L’évaluation

 

L’évaluation est particulièrement importante en matière de partenariat. Le rôle de l’évaluation dans les politiques publiques est d’autant plus nécessaire que les fonds publics étant une denrée de plus en plus rare, il est essentiel de fournir des éléments de quantifications et d’évaluation précis en appui à toute demande.

Cette évaluation doit permettre d’apprécier la part des moyens, financiers et autres, fournis par notre institution. Elle doit également permettre de savoir si le partenariat a permis des économies d’échelle par exemple.

Un autre aspect de l’évaluation doit être consacré au temps de travail. Certaines actions demandent un long temps de persuasion, de discussion... Ce temps diminue à mesure que l’action se renouvelle et est reconduite.

L’évaluation de l’impact permet de mesurer un certain nombre de résultats quantifiables.

L’appréciation qualitative est plus difficile, mais on peut se doter d’un certain nombre d’outils pour juger de la qualité d’une action ou de ses effets.

Un dernier point me tient particulièrement à cœur : l’évaluation permet la mise en œuvre d’une pédagogie de la réussite, mais d’une pédagogie de l’échec, aussi bien. Je me permets un petit exemple récent : la bibliothèque de Lille conduit de nombreuses actions d’animation, en particulier dans les quartiers. Nous avons fait, il y a quelques mois, une réunion de bilan. J’ai demandé à mes collègues, un peu par provocation, quels avaient été les grands flops de l’année... La réunion est partie sur un grand éclat de rire et chacun a raconté ses meilleurs ratés dont, évidemment, les conclusions ont été tirées.

En forme de conclusion

Plus que d’autres bibliothèques, les BDP sont des bibliothèques partenariales ; elles ont d’ailleurs été conçues ainsi depuis l’origine. L’émergence de toutes les formes de l’intercommunalité rend les partenariats à la fois plus passionnants et plus difficiles à construire. L’immersion dans une collectivité locale, dont les vocations fortes sont la solidarités entre les personnes et la solidarité entre les territoires, prédispose certainement au partenariat et à une attitude fondamentalement ouverte.

Le partenariat enfin n’est pas qu’un gadget managérial ; il repose sur une attitude profonde de bienveillance et d’écoute des personnes et des institutions qui nous entourent. Il repose, au fond, sur une approche humaniste de la réalité qui considère tous ceux qui composent la cité dans la perspective du faire ensemble. Le partenariat procède d’une attitude d’ouverture essentielle dans une société dont on sait bien qu’elle est menacée de processus de fermeture, de repli et d’exclusion.


 

Notes

(1) Dominique Arot, Les partenariats des bibliothèques. - Villeurbanne : Presses de l’ENSSIB, 2002.