Intervention de Vincent Eblé, vice-président de la commission culture de l’Association des départements de France (ADF)

Dominique Lahary, directeur de la Bibliothèque Départementale du Val d’Oise

 

e suis extrêmement heureux d’être parmi vous, pour ce temps d’échange, pour vous entendre, vous écouter, me plonger dans la réalité de votre quotidien personnel. Vous me placez dans une situation difficile qui est celle de parler après Dominique Lahary, votre vice-président, qui a fait ce matin un exposé dont la qualité ouvre pour moi le challenge de vous faire part de quelques éléments de réflexions.

Je souhaiterai m’arrêter un instant sur l’examen des relations qu’entretiennent les professionnels que vous êtes et les élus que je représente, devant vous, aujourd’hui. L’ADF, comme vous le savez en tant qu’agents territoriaux, est l’outil institutionnel de coordination du travail politique des conseils généraux en France. C’est un outil qui assure la représentation des départements auprès des pouvoirs publics, mais c’est, aussi, un outil de la régulation de notre travail qui pourrait se conduire de manière extrêmement isolé dans chacun de nos départements et qui pour trouver du sens et de la dynamique a besoin de cet espace de dialogue. Il ne peut être question, à mon avis, que cet espace soit un huit clos entre élus : il est absolument évident que cette interface doit se faire avec les professionnels de toute nature, compte tenu de la diversité de nos responsabilités. Je passe mon temps dans le département que je préside, la Seine-et-Marne, à m’adresser à nos concitoyens pour leur dire à quel point le caractère pluridisciplinaire de la responsabilité d’élu nous empêche de nous considérer comme omniscients. Nous avons besoin d’un certain nombre d’expertises à nos côtés, d’une confrontation citoyenne, bien sûr, mais aussi de l’expertise des professionnels. Cette interface élus/professionnels est indispensable et singulièrement signifiante, me semble-t-il, dans le champ des politiques culturelles.

Nous devons être, les uns et les autres, dans une réflexion prospective sur ce qu’est la lecture publique, ce qu’elle devient, ce qu’elle sera demain. Nous devons le faire malgré la diversité de nos compétences et la prégnance d’une actualité très forte sur d’autres thématiques que celles de la culture ou de la lecture publique. Nous venons de traverser, ces toutes dernières années, un processus d’élargissement des responsabilités des départements dans de nombreux domaines (je pense en particulier aux politiques d’insertion sociale avec la reprise de la compétence du RMI, aux questions éducatives avec des responsabilités nouvelles dans le champ des collèges, aux questions d’aménagement et de dynamique territoriale avec la reprise de compétence en matière routière, par exemple). Tout cela ne nous renvoie pas directement à la culture et à la lecture publique, néanmoins il faut que nous soyons vigilants à maintenir complètement ouvert l’éventail de nos compétences de façon à ne laisser aucun champ en déshérence.

La lecture publique a une place absolument centrale, déterminante dans les politiques culturelles des départements pour plusieurs raisons. La première est une raison historique : voilà plus de 60 ans, si nous remontons à la Libération, que les départements sont positionnés comme acteur du champ culturel de la lecture. C’est une place stratégique car cette politique me semble être en lien avec la diversité des compétences des départements (collectivités à compétence générale). Je considère que la lecture publique est plus que d’autres politiques culturelles (sans doute plus que celles en direction du spectacle vivant ou de la création artistique ou relatives aux enseignements artistiques), un champ de l’action culturelle territoriale, départementale, qui est interconnecté avec une grande diversité de compétences des départements comme les politiques éducatives que nous conduisons dans la catégorie d’âge concernée par les collèges. Elle est évidemment essentielle dans les politiques d’insertion et de recherche de renforcement du lien social. Elle est pleinement à sa place lorsque nous réfléchissons aux politiques d’aménagement des territoires et de développement local. Elle est au cœur des réflexions et des exigences que les élus doivent avoir sur la conduite de leurs politiques territoriales.

C’est la raison pour laquelle nous nous sommes engagés, il y a maintenant quelques mois, dans la commande de l’enquête SCP, qui vous a été restituée par Stéphane Wahnich lundi. À ce propos, je remercie l’ensemble de ceux d’entre vous qui ont apporté leur éclairage et leurs réflexions et passé un peu de temps à répondre aux questionnements de SCP. Une telle enquête pour être utile aux élus ne peut pas être conduite sans votre concours et votre contribution. Cette enquête était nécessaire pour une réflexion à la fois sur vos pratiques et sur nos engagements politiques.

Nous sommes dans un processus de spirale vertueuse : lors de l’une de vos précédentes journées d’étude, l’ADF était représentée par Emmanuel Serafini, celui de nos professionnels qui consacre son temps au champ de l’action culturelle et il m’accompagne à nouveau. Je suis personnellement présent aujourd’hui pour donner une légitimité supplémentaire à la relation de travail que l’ADF et l’ADBDP peuvent avoir. Effectivement, nous devons nous placer dans une perspective plus exigeante encore, sans doute en construisant ensemble, comme vous l’avez suggéré, une séquence de travail sur l’avenir de la lecture publique dans les politiques départementales et peut-être, pourquoi pas, comme nous le faisons avec de nombreux partenaires institutionnels et associatifs en formalisant nos relations de travail dans une forme conventionnée. Vous nous avez dit y être prêts, nous également, nous allons donc engager cette réflexion pour voir ce que cela pourrait impliquer.

Je disais tout à l’heure que la place de la lecture publique dans les politiques culturelles des départements est une place à la fois historique et stratégique, je dirai également qu’elle occupe une place centrale en matière d’actualité, pour faire écho aux thématiques de vos journées sur la question de l’émergence dans nos sociétés d’une réalité numérique extrêmement prégnante qui exige de revisiter les approches que nous avions de la bibliothèque traditionnelle. Je voudrais, néanmoins, vous indiquer ma conviction que le monde contemporain se distingue par le besoin de mise en relation immédiate avec l’autre, tout en éliminant, autant que faire se peut, les distances et en s’efforçant de contourner les médiations. C’est sans doute une des conséquences de l’hégémonie de l’économie capitaliste qui ouvre aujourd’hui sur un marché mondialisé nécessitant un développement technologique, notamment celui de l’information et de la communication. Les outils mis à la disposition des individus pour leur permettre d’être en relation avec de plus en plus d’êtres humains sur la planète n’ont sans doute pas été accompagnés par une pédagogie suffisante pour que les hommes, finalement, se comprennent mieux. L’accès à une multitude de savoirs, l’explosion des échanges, qu’ils soient marchands ou non, l’ouverture des frontières aux individus sont d’abord une chance, mais ils sont aussi à l’origine de l’émergence d’incompréhensions qui provoquent ce que nous observons tous : des replis identitaires qui peuvent parfois aller jusqu’aux conflits armés. Des liens ont été tissés pour apporter des réponses collectives à des problèmes transversaux (le développement économique, les flux de population, la sécurité, la santé, etc.). Toutes ces questions ont fait l’objet d’une mise en réseau de savoirs ou savoir-faire entre les États qui ont compris qu’il valait mieux appréhender la nécessaire interdépendance entre les peuples plutôt que de la refuser. Cependant, ces interactions, organisées entre les peuples et les États et liées à une approche fonctionnelle de la relation internationale, ont-elles été suffisamment pensées et prises au sérieux par les dirigeants de nos pays ? C’est une question que nous pouvons nous poser.

Hier, c’était la barrière de la langue, la barrière des frontières physiques, terrestres, maritimes qui confinait les humains dans leur zone d’influence. Aujourd’hui, avec le net, cette situation devient anecdotique, elle est dépassée. Le virtuel a fait récemment son entrée dans nos vies, créant une forme de monde parallèle qui n’a pas fini de nous surprendre et de nous étonner. Imaginons un instant, ou plutôt observons, 400 millions de personnes qui jouent en ligne à des jeux sur la toile. Nous sommes en présence d’une révolution technologique qui est en train de renouveler toutes les constructions sociales, identitaires et même psychologiques (on le voit avec l’émergence de faits divers). Cette révolution tend à modifier considérablement tous les processus de découverte, d’initiation, d’apprentissage et donc d’enseignement. On peut même parler – certains le font – d’un nouveau stade de l’humanisation. Les générations à venir, les dirigeants de nos nations, les responsables devront accorder demain de l’importance et de la valeur à l’immatériel. C’est une donnée nouvelle qu’il faut inscrire dans notre mental pour tenter de nous projeter dans l’avenir et pour le préparer ou le maîtriser, tant soit peu, car, comme le dit la maxime, « gouverner, c’est prévoir ».

À travers les efforts considérables qui sont fait par les collectivités publiques, nous pouvons évaluer ce qui pourra être fait dans l’avenir pour répondre non seulement à la demande des usagers mais également pour suivre et accompagner les nouvelles technologies qui ne manqueront pas de surgir. L’outil ne fait pas tout : nous avons constaté, à travers les comptes rendus des ateliers présentés ce matin, que si vos pratiques professionnelles doivent expérimenter, diagnostiquer, mettre en œuvre des technologies innovantes, il faut absolument aller au-delà de la maîtrise des outils, car, avec ceux-ci, la médiation est sans doute encore plus nécessaire et plus difficile qu’auparavant. Les formations sont indispensables et demandent à s’interroger sur le public auquel elles doivent être destinées : il existe toute sorte de champs dans lesquels des processus de formation peuvent être engagés. Fondamentalement, ces évolutions renvoient votre métier de bibliothécaires, notre responsabilité politique d’acteurs publics des réseaux de lecture publique à la question de la vigilance sur les contenus. À partir des expériences présentées, ici, par la Savoie et l’Hérault, nous percevons bien la nécessité de la renégociation des bouquets d’abonnement. Il y a une question relative à la pertinence des contenus qui, évidemment, n’ont pas tous le même impact sur nos publics. Il y a également la diversité des publics qui renvoie à vos métiers : doit-on travailler pour tous de façon indifférenciée ou ne devons-nous pas plutôt orienter nos métiers vers l’accompagnement de publics particuliers qui sont en difficulté d’approche avec l’offre documentaire ou l’offre culturelle ?

Ces initiatives des puissances publiques, auxquelles les départements prennent leur part, pour offrir une couverture numérique maximale sont pour l’instant sans précédent. En même temps, nous sommes dans une telle vitesse des évolutions technologiques que nous nous posons la question de la capacité des budgets publics à poursuivre cette course effrénée à la technologie. Nous voyons bien que des technologies qui ont été émergentes (la télématique, aujourd’hui le CDRom) commencent déjà à être obsolescentes. La diffusion d’image numérique nous demande d’accompagner les cinémas pour la projection d’images numériques et, dans quelques années, on nous dira que les efforts considérables que nous aurons réalisés sont complètement obsolètes en raison d’une nouvelle génération de supports qui émergera. Il y a une telle vitesse dans l’obsolescence des technologies que nous ne savons plus si nos avons la capacité d’agir de manière pertinente et un peu durable. Il est sûr que, de Gutenberg à aujourd’hui, l’investissement dans les bibliothèques traditionnelles a eu largement le temps de se rentabiliser. La question se pose évidemment bien différemment avec l’accélération des processus de mutations technologiques que nous observons.

Les collectivités mettent beaucoup en œuvre pour rendre accessibles les données nécessaires aux échanges, à travers un débit dont le flux ne cesse de progresser grâce à des matériaux comme la fibre optique qui demain, j’en suis sûr, seront eux-mêmes dépassés par d’autres innovations issues de la recherche (nanotechnologies…). À Paris, 1 milliard d’euros sera consacré durant le prochain mandat aux nouvelles technologies (couverture numérique en haut débit, inclus). C’est à la fois, une obligation, un signe de puissance, un acte fort d’émancipation des citoyens que de prévoir une connexion sans fil pour tous les ménages, mais c’est une exigence d’économie publique extrêmement lourde qui interroge, donc, en terme de pertinence.

Des enjeux nouveaux se profilent en matière de création ou d’innovation artistique. Pour la lecture publique, par exemple, on pressent ces mutations technologiques et artistiques, mais elles restent assez complexes à cerner puisque, dans tous les secteurs artistiques, la numérisation des supports est une mutation technologique sans précédent. Cela occupera certainement toute une génération qui devra faire preuve d’une maîtrise de plus en plus poussée de ces nouvelles technologies. Il y a, d’une certaine façon, une révolution de l’écriture, au sens large du terme, qui est en cours et, donc, forcément des métiers qui sont les vôtres. Par exemple, aujourd’hui on ne parle plus de bibliothèques mais de médiathèques et il y a une diversité de médias. Filmer avec une caméra argentique n’offre pas les mêmes possibilités que filmer avec une caméra numérique, c’est la même chose dans la photographie, dans la musique ; le boom sur les appareils numériques montre bien la nature de la révolution qui est en marche.

La démocratisation de ces outils, à travers des prix de plus en plus accessibles, offre aussi des développements et des exploitations qui n’en sont encore qu’à leurs premiers balbutiements. Prenons par exemple, l’intrusion de faits réels sur le net : j’ai mon portable, je filme une scène insolite, je la mets en accès libre sur la toile ; cela pose d’importantes questions de droits, de respect de la vie privée… Partant du postulat que le numérique, c’est l’avenir, il y a une interpellation extrêmement forte sur le rythme des transformations technologiques. Toutes ces questions doivent être au cœur de notre réflexion pour envisager l’avenir de la lecture publique dont l’appellation même perd, semaine après semaine, de son sens. Dans nos territoires, l’avenir des supports pose aussi la question de l’avenir des lieux où sont conservés ces supports. C’est la réflexion que vous proposez pour vos prochaines rencontres professionnelles. Je suis convaincu qu’il faut conserver l’espace privilégié du rapport à ces outils et les bibliothèques ou les médiathèques resteront, et doivent sans doute rester, des lieux privilégiés d’apprentissage vers ces supports, dont la diversification et la technologie croissante rendent d’autant plus exigeante la question de la médiation.

Si nous pouvons, à toute heure, lire ou recevoir des informations sur notre lieu de vie quotidien ou sur notre lieu de travail, qu’en est-il de l’espace construit souvent à grand frais, avec les deniers publics du contribuable, après des combats politiques ? De même, si l’avenir est au e-book qui permettra toutes sortes d’adaptations du produit aux usages (le choix d’une typographie, le surlignage d’une partie du texte, la prise de notes, le pointage de mots vers des hypertextes, etc.), qu’en est-il du professionnel, du bibliothécaire et du libraire, dans cet univers qui se rapproche de jour en jour ?

Nous avons aussi à nous interroger sur ces évolutions dans un monde de plus en plus soumis à la question de son développement durable. L’e-book, sur un support numérique, n’offrira-t-il pas une bonne réponse aux questions sur la nécessaire économie des matières premières ? En préparant cette intervention, Emmanuel Serafini m’a extrait des réflexions de Jean-Pierre Quignaux, un historien de l’économie, qui dans un article consacré au web 2.0 écrivait : « il faudra beaucoup de temps pour que de nouveaux moyens de propulsion à pollution zéro permettent de retrouver la liberté et le niveau massif et populaire de mobilité individuelle qu’autorise aujourd’hui l’exploitation des énergies fossiles. Leur épuisement conjugué aux contraintes climatiques font prévoir une raréfaction des possibilités de se déplacer en avion d’ici 20 à 25 ans et donc ces univers synthétiques de visites qu’offrent ces avatars virtuels que sont WordOff, WordCraft, Second life, Dofus ou les e-books ne sont-ils pas en réalité notre seul point d’interrogation à venir non seulement parce que le progrès caractérise la nature humaine mais parce que ce progrès à travers les excès qu’il permet nous contraindra par simple instinct de survie à envisager notre avenir au travers de ces supports virtuels. » Toujours de Jean-Pierre Quignaux : « la principale caractéristique de la période qui s’ouvre devant nous réside dans le fait inconcevable jusqu’alors que la planète se referme sur elle-même, qu’elle n’est plus infinie, qu’elle se clôt, qu’elle ne dispose plus d’espaces vierges, que les grandes conquêtes de sa surface ou de ses ressources ne sont plus possibles, que l’exploitation de sa prolixité et de sa diversité est de plus en plus contrainte écologiquement, politiquement, économiquement. La sécurité est en voie de réguler tous les choix matériels et il n’est plus possible de fuir dans la dimension matérielle et physique, liée à la mentalité occidentale. Les univers synthétiques alternatifs qui se déploient sous nos yeux apparaissent comme des espaces temps nouveaux ouverts à la simulation, la dissimulation, l’émulation. » Une telle vision de la société de demain interpelle fortement nos choix, vos choix professionnels, nos choix politiques. Je suis intimement convaincu que le rapport de nos concitoyens avec la grande masse des données et des œuvres, quels que soient les supports mis à leur disposition, reste une question absolument déterminante du rapport de l’homme à lui-même ou à son semblable.

Cette question restera absolument centrale dans l’organisation de la société de demain : il y a donc une place fondamentale pour l’outil d’interfaçage entre les citoyens et cette masse mondiale de données, encore faut-il que nous puissions définir ensemble des orientations, des intentions. Il ne s’agit pas de traiter tout sur le même plan, il faut définir des priorités. C’est une exigence plus forte que celle que nous connaissions de par le passé mais, déjà, dans le travail de la bibliothèque d’hier, de la bibliothèque traditionnelle, cette question du choix, de la priorisation de ce qui est mis à disposition, est une question que vous avez toujours su traiter. Il faut continuer à la traiter quelle que soit la commodité des outils d’accès à une masse d’information toujours plus gigantesque et plus mondialisée. Une exigence pèse sur nous : elle pèse sur les professionnels que vous êtes, elle pèse sur les politiques que nous sommes, pour imaginer dans l’émergence de la société de demain comment ce nécessaire travail de vigilance sur les contenus, de formation des publics et des médiateurs s’exercera. Cette exigence de médiation intelligente devra être construite ensemble et c’est à cela que nous sommes appelés.

Merci.