Les nouvelles fractures sociales et territoriales

Christophe Guilluy, géographe et consultant, directeur du bureau d’études géographiques Maps, auteur de l’Atlas des nouvelles fractures sociales (éditions Autrement)

 

Introduction : déconstruire une géographie sociale médiatique

La géographie sociale que nous avons communément en tête est très influencée par les médias, cette géographie sociale médiatique fait référence depuis une vingtaine d’années. Lorsqu’on demande aux personnes ce que sont aujourd’hui les ségrégations sociales, régulièrement la réponse est « la banlieue » en opposition aux autres territoires qui n’iraient pas si mal. Ces oppositions emblématiques ne sont pas seulement liées à ce que les médias nous renvoient mais aussi à l’héritage industriel. Hier, les grandes oppositions territoriales étaient : la France industrielle face à la France rurale, Paris contre la Province, les quartiers ouvriers contre les quartiers bourgeois. Nous avions des géographies assez tranchées qui pourraient être résumées aujourd’hui par Neuilly, d’un côté, et la Courneuve, de l’autre. De la même façon, la période des Trente glorieuses a produit un paysage social dont il est difficile de se défaire : celui d’une France pavillonnaire forcément associé à celui de la France des classes moyennes.

La géographie sociale traditionnelle distingue les quartiers difficiles (les banlieues), les quartiers pavillonnaires et les zones rurales marquées par un certain nombre de clichés (territoires agricoles, vieillissants, avec un solde migratoire négatif). En réalité, la société n’est plus divisée entre les in et les out : il n’y a pas une minorité d’exclus et une majorité d’inclus. Si nous considérons les territoires urbains, 80 % des ménages pauvres ne vivent pas dans les quartiers sensibles qui sont pourtant toujours présentés comme les territoires de la pauvreté et de la précarité. La question sociale n’est donc pas spécifiquement liée à ces quartiers. De la même façon, seulement 20 % des ménages pauvres en France vivent en HLM. Le logement social n’accueille pas prioritairement les familles pauvres. Ces ménages se logent surtout dans le parc privé, parfois dégradé, dans du pavillonnaire dispersé. Ils ne se concentrent pas spécifiquement en zone urbaine, mais aussi dans des territoires ruraux ou périurbains.

La nouvelle dynamique sociale des territoires

La géographie sociale telle que nous la concevions n’est plus opérante pour désigner les dynamiques sociales depuis une vingtaine d’années. Depuis la fin des Trente glorieuses, on assiste peu à peu à un effacement des grandes oppositions territoriales.

Aujourd’hui, la fonction des villes est en pleine évolution. Les grandes métropoles ne sont plus des villes intégratrices. Au XIXe siècle, la ville attirait des personnes en provenance des campagnes, leur trouvait un emploi dans l’industrie et les intégrait y compris politiquement. Des quartiers ouvriers sont nés à côté des usines, souvent dans une logique d’opposition des classes (la ville du XIXe siècle n’est pas une ville apaisée mais à la fois conflictuelle et intégratrice). La mixité sociale n’existait pas car l’intégration politique et culturelle de ses quartiers était réelle : intégration économique par le travail et intégration politique via le vote, notamment communiste. La ville telle qu’on l’a connue jusqu’aux années 60-70 était une ville qui pouvait accueillir et intégrer des classes sociales très différentes. Même s’il existait des quartiers homogènes, il y avait une logique d’intégration large des différentes couches sociales. Aujourd’hui, les grandes métropoles évoluent dans un sens totalement inverse. La ville du XIXe et du XXe siècles intègre les couches populaires, la ville du XXIe siècle est une ville « sans le peuple » : les grandes métropoles aujourd’hui n’ont plus besoin des catégories qui hier faisaient leur richesse – les ouvriers et les employés –, car elles se sont spécialisées dans des emplois très qualifiés (l’économie informationnelle, les sièges sociaux, les secteurs de la recherche et des médias).Toute la richesse des métropoles est aujourd’hui créée à partir de ces emplois. Elles attirent de plus en plus les catégories moyennes et supérieures au détriment des catégories ouvrières et employées. Depuis les années 80, avec une accélération dans les années 90, une logique d’éviction très forte de ces catégories aboutit dans les grandes métropoles, comme Paris, à une éviction des catégories moyennes où les professions intermédiaires n’arrivent plus à trouver des logements. La ville d’hier, de par son besoin des ouvriers et des employés, avait créé un marché du logement adapté.

Historiquement, le logement social n’a jamais été le logement naturel des catégories ouvrières et employées. C’était souvent un lieu de passage pour les jeunes actifs qui le quittait ensuite pour aller dans le parc privé. La réalité du logement social dans les villes a toujours été le parc privé. Toutes les grandes villes accueillaient les catégories modestes dans des logements locatifs à bas loyer. Or, c’est ce parc là qui disparaît de toutes les grandes villes depuis 15 ou 20 ans. Les politiques nous expliquent que l’important est de créer du logement social (la loi RSU et les 20 % de logements sociaux obligatoire). La réalité est que ces 20 % sont dérisoires car toutes ces mécaniques et dynamiques se réalisent à population ouvrière et employée constante. Il y avait 60 % d’ouvriers et d’employés dans les années 50, il y en a toujours autant en population active. Les catégories populaires structurent autant la population française que dans les années 60.

Le marché a créé les conditions du logement pour ces populations au moment où elles étaient nécessaires, aujourd’hui le marché du logement dans les villes se spécialise mécaniquement dans l’accueil des catégories moyennes ou supérieures. L’exode des catégories populaires est un phénomène nouveau. Les politiques, groupe communiste y compris, rétorquent tous qu’il est impossible de faire quoi que ce soit sur ces logiques qui sont des logiques de marché. Cela signifie une acceptation de fait de l’immense ségrégation spatiale qui est en train de se mettre en place, à gauche comme à droite. Porter haut le drapeau du logement social aujourd’hui tient plus de l’imposture que d’autre chose. Si un jour il devait y avoir 20 % de logements sociaux à Neuilly-sur-Seine, ils seront destinés à des catégories intermédiaires mais cela ne remettra d’aucune matière en cause les logiques ségrégatives. Dans le logement social, il y a une très forte ségrégation entre le très social, le peu social, le moyennement social, voire le pas social du tout. Il y a une instrumentalisation forte de cette question du logement social à des fins politiques, mais sur le marché peu de choses sont faites. Les moteurs de la ségrégation sont liés à la métropolisation, c’est-à-dire à la spécialisation du marché de l’emploi vers des emplois très qualifiés, très connectés avec des logiques de mondialisation puisque les grandes métropoles reposent sur une économie mondialisée marquée par la désindustrialisation puisqu’on y parle beaucoup de délocalisation de l’industrie. Le fait majeur de la délocalisation n’est pas le départ vers l’étranger mais la sortie des villes pour aller vers des espaces ruraux et périurbains. Cette désindustrialisation a commencé dans les années 70 et aboutit aujourd’hui.

Les industries ne sont plus dans les métropoles mais dans le périurbain et dans le rural. Face à cette disparition du parc social, un phénomène de gentrification est constaté dans toutes les grandes villes françaises (Paris, Bordeaux, Lyon, Marseille..) : l’arrivée des catégories moyennes et supérieures dans les anciens quartiers ouvriers et populaires. La géographie traditionnelle s’efface progressivement et, par exemple, à Paris, l’opposition Est/Ouest avec l’idée d’un Paris populaire contre un Paris bourgeois est devenue complètement fictive. Il s’agit plus de l’opposition d’une nouvelle bourgeoisie « bobo » avec la bourgeoisie traditionnelle qui est toujours présente dans la ville. Le combat droite/gauche à Paris est en fait un combat entre la petite bourgeoisie « boboisée » contre la grande bourgeoisie traditionnelle. À Lyon, la Croix-Rousse est le quartier populaire de France qui s’est le plus vite et le plus fortement embourgeoisé. Il n’y a plus d’ouvriers à la Croix-Rousse… Les oppositions anciennes dans les villes disparaissent. La logique n’est plus quartier bourgeois/quartier populaire mais centralité/périphérie : mécanismes fonciers et économiques font que le marché de l’emploi très qualifié est situé au centre, le marché du logement tend à s’élever à partir de ces centres et, par un effet mécanique, à se répercuter sur les proches banlieues. Ces proches banlieues, qui connaissent aussi un mouvement très fort de gentrification, évoluent dans une logique d’effacement des vieilles traditions héritées de la révolution industrielle au profit d’une logique de centralité.

La question des banlieues

Il faut souligner que, dans ce contexte d’éviction des catégories populaires, on constate depuis une vingtaine d’années un mouvement totalement contradictoire, le mouvement migratoire. Alors même que les catégories populaires quittaient les villes, on a eu simultanément des flux migratoires très forts en direction des grandes villes, c’est-à-dire que l’immigration tend à se concentrer dans les villes qui connaissent le plus fort embourgeoisement. C’est totalement contradictoire avec le marché de l’emploi mais l’immigration a changé de nature depuis 1974 : on est passé d’une immigration de travail à une immigration familiale. Nous sommes dans une logique de regroupement au cœur des villes les plus embourgeoisées et cela crée la ville duale avec les extrêmes de l’éventail social (des bourgeois, des petits bourgeois et des émigrés précarisés). La ville qui est en train de se construire est socialement très conflictuelle. La crise des banlieues ne peut se comprendre sans la mettre en perspective avec les flux migratoires de ces vingt dernières années dans des zones où on demande des emplois bac+10. Faire venir des personnes peu ou pas qualifiées, dans des zones à fort taux de chômage (en banlieue) et où l’emploi tend à se spécialiser sur des postes très qualifiés, contribue à construire une poudrière. La crise des banlieues est véritablement une question économique qui tient à la déconnexion avec le marché de l’emploi et à l’embourgeoisement de la ville. Ne pas oublier aussi que ces banlieues ne sont plus périphériques mais font aujourd’hui partie du centre car on assiste depuis une trentaine d’années à un étalement urbain fabuleux (le centre d’aujourd’hui n’est plus le centre d’hier, les banlieues aujourd’hui sont au cœur des grandes aires urbaines). Ces territoires, de par leur nouvelle centralité, s’intègrent totalement à ce nouvel espace central, très embourgeoisé. Les tensions sont fortes et on comprend ainsi l’importance des investissements publics en direction des banlieues car tout cela ne tient que si on investit et soutient très fortement ces quartiers. Je me souviens que, peu avant les émeutes de 2005, le gouvernement avait diminué les financements des associations dans les quartiers, après celles-ci, il a au contraire réinvestit dans le maintien de la paix sociale.

On constate aussi dans ces quartiers, par exemple à Saint-Denis, l’installation de nombreux sièges sociaux et d’entreprises high tech, la création de beaucoup d’emplois mais qui ne profitent pas à la population en place. Nous sommes dans une logique prioritaire car centrale. La question sociale en France est aussi la question des banlieues parce qu’elle est centrale. Les prescripteurs d’opinions (journalistes, chercheurs…) vivent tous dans cette zone centrale. La question sociale est celle qui est proche de vous, donc ici les quartiers de banlieues. Il y a une volonté des pouvoirs publics d’investir très fortement ces quartiers. Le sociologue Dominique Lorrain a fait un comparatif entre l’investissement public dans un quartier de banlieue à Villiers-sur-Marne et l’investissement public dans un quartier de la périphérie de Verdun en prenant en compte l’ensemble des indicateurs sociaux. Les résultats sont assez étonnants : le revenu moyen dans le quartier de Villiers-sur-Marne est de 20 % supérieur à celui de la périphérie de Verdun, l’équipement public est beaucoup plus fort en banlieue. Par rapport à des populations précarisées, Dominique Lorrain a calculé l’ensemble de l’investissement public (contrat de ville, opération de réhabilitation…) et il arrive à une dotation par habitant à Villiers-sur-Marne de 12 450 € et à Verdun de 11,80 € (un rapport de 1 à 1000).

Effectivement, on sort un peu de l’idée d’existence de quartiers en déshérence dont on ne s’occuperait pas. L’Observatoire des zones sensibles publie chaque année un rapport expliquant que l’écart entre les quartiers et leur environnement (l’agglomération) tend à s’accentuer chaque année. Mais la mesure d’un taux de chômage dans un quartier à un instant T ne s’appuie pas sur les mêmes chômeurs en 1999 qu’en 1990. Les quartiers de logements sociaux sont des quartiers où la mobilité est très forte : le taux de mobilité entre 1990 et 1999 dans les quartiers sensibles en France est de 61 %. Alors même que l’on décrit souvent ces quartiers avec un vision misérabiliste, des personnes y réussissent, ont des diplômes, partent, des jeunes décohabitent. Les espaces de banlieues sont des sas où beaucoup de personnes précaires arrivent (du tiers-monde ou des pays du Sud) mais dont beaucoup également en sorte. Le collège du coin aura toujours un taux de réussite très faible, le taux de chômage restera élevé, mais nous sommes plutôt dans des logiques de flux et compte tenu des difficultés, l’Éducation nationale, par exemple, ne s’en sort pas si mal et les services sociaux font plutôt bien leur travail. Les bailleurs sociaux font un travail extraordinaire. Les pouvoirs publics sont là avec un véritable investissement et des résultats. Résultats difficiles à mettre en avant, tant la politique de la ville, cette « politique qui regarde vers le passé », semble peu soucieuse de définir la nouvelle fonction des quartiers de logements sociaux dans des villes mondialisées.

Naissance d’une « France périphérique »

Si en France 80 % des habitants sont urbains, dans la ville, il y a le centre, la banlieue et le périurbain. On peut vivre à 80 km du centre et faire partie de l’aire urbaine. Le chiffre le plus significatif est la part de la population qui vit dans les villes centre et celle-ci ne cesse de régresser. Aujourd’hui, seulement un quart des habitants vit dans la ville centre. Même si on y ajoute la banlieue proche, on arrive seulement à 30-40 % de la population. Le fait urbain dense est minoritaire aujourd’hui : au moins 60 % de la population (et plus vraisemblablement 65 %) vit en dehors des villes. On pourrait faire une distinction entre le rural et le périurbain mais il me semble plus intéressant de faire une différence entre le rural profond et le rural proche des villes. Le rural profond représente peu de personnes et peut être totalement connecté à la France périphérique car ces espaces interagissent entre eux. 72 % de la croissance urbaine en 1990-99 est due au périurbain. L’augmentation des populations dans les villes est d’abord une augmentation à la marge. Le périurbain se développe à hauteur de 3,5 % de croissance annuelle pour 0,3 % pour la ville centre. Le périurbain et le rural s’inscrivent donc dans une logique de dynamique démographique très forte. Par exemple, on pense encore que le rural est composé d’espaces vieillissants qui se dépeuplent, vieillissants certes – le nombre de plus de 60 ans tend à augmenter – mais avec un solde migratoire très positif : quasiment tous les territoires ruraux connaissent une augmentation de la population. Par ailleurs, le taux de fécondité des femmes est, dans les territoires ruraux, bien au-dessus du périurbain et des zones urbaines. Nous sommes dans une phase de mutation très forte avec une arrivée de jeunes ménages et des territoires qui sont de plus en plus connectés à la question sociale.

Une image d’Épinal est le pavillon comme aboutissement du rêve de la classe moyenne : le périurbain serait le territoire de la classe urbaine, dans une logique d’ascension sociale où on quitterait la Cité pour faire construire un pavillon « bas de gamme » en périphérie. Cette dynamique forte des années 70 s’est peu à peu transformée. Aujourd’hui, si on mesure le profil des personnes arrivant dans les espaces ruraux, 80 % des ménages ont des revenus modestes et la moitié sont pauvres ou précaires. Ces territoires ruraux importent de plus en plus de précarité, souvent en provenance des villes, voire se précarisent eux-mêmes. La question sociale, mesurée aussi à partir de l’explosion des budgets sociaux des conseils généraux, que l’on croyait absente des territoires périurbains et ruraux fait, au contraire, une arrivée très forte depuis une vingtaine d’année. Si l’instrument statistique français mesure très bien les phénomènes de concentration (des chômeurs, des émigrés, des précaires), il est difficile de mesurer la dispersion de la précarité, du chômage, de l’immigration. La loi Borloo [1], par exemple, repose sur l’idée de dispersion – les destructions de cité au profit du pavillonnaire – pour régler les problèmes. Mais, à aucun moment, on ne traite de la question sociale : on peut à l’infini détruire des barres et des tours sans que pour autant les personnes retrouvent du travail. Par exemple, les services sociaux dans la grande métropole nantaise (au-delà de 30 km) n’arrivent pas à repérer les ménages précaires et à répondre à cette précarité invisible. Il est très compliqué de créer les réponses positives à un retour à l’emploi pour un chômeur de longue durée qui habite à 60-70 km d’un marché de l’emploi potentiel. Des initiatives privées (taxis collectifs) se mettent en place mais cela reste encore plus du bricolage qu’une réponse forte des pouvoirs publics. Près d’un quart de la population vit dans un endroit où les transports publics sont complètement absents. Souvent, cette question centrale dans les territoires n’émerge pas comme si nous étions dans des logiques d’invisibilité. Ceci doit être connecté à la disparition politique et culturelle de la classe ouvrière : des territoires avec une présence très forte des catégories populaires et ouvrières qui n’ont plus de représentations politiques et culturelles. Ces espaces regroupent plutôt le petit salariat du privé, ouvrier, peu syndiqué, peu représenté, dispersé donc invisible. La pression politique que ces catégories pourraient représenter n’existe plus et ce n’est pas un hasard si ces catégories se sont souvent servies du vote Front national pour exister politiquement.

Les politiques, mais aussi les journalistes et les chercheurs, n’arrivent pas à avoir une perception sociale au-delà des banlieues, alors que la géographie des plans sociaux en France concerne les territoires ruraux et périurbains et non pas la France des grandes villes. Cette question culturelle très forte ne peut émerger car les relais politiques et publics n’existent pas. Cela pose la question de la fracture culturelle entre la France périphérique et les grandes métropoles. La carte électorale montre que les grandes villes mondialisées et riches votent plutôt pour le Parti socialiste dans une logique d’ouverture au monde alors que les zones périurbaines et rurales s’inscrivent plutôt dans un vote de repli. La perception même de la mondialisation n’est pas la même en zone périurbaine ou rurale où l’usine du coin aura fermé à cause d’une délocalisation.

La France qui a subit plus qu’elle n’a bénéficié de la mondialisation, c’est cette France-là. La mondialisation est vécue au quotidien comme une agression car ces personnes ont connu objectivement une dégradation de leurs conditions de vie et de travail. Inversement, les grandes villes vivent plutôt bien ces logiques de mondialisation avec des grandes métropoles qui sont des archipels de richesse. Toute la fracture politique, avec des grandes villes de gauche et le basculement de banlieues ouvrières à droite, pointe une révolution politique malsaine. C’est une crise politique majeure où la gauche n’est pas élue sur ce qu’elle veut représenter et inversement.

Ce jeu de miroirs et de masques entraîne une fracture culturelle très forte entre ces territoires ainsi que l’installation d’une véritable fracture identitaire.

Questions

Alain Duperrier, directeur de la BDP de la Gironde

Comment un chercheur comme vous projette-t-il ses études à l’échelle d’une génération ? Les populations, rejetées sur le périurbain, en moyenne plus jeunes qu’auparavant mais qui vont vieillir, ne seraient-elles pas en mesure de revenir sur la centralité ?

Christophe Guilluy

La question générationnelle est évidemment présente. Il y a encore peu de temps lorsqu’on habitait une zone éloignée de la ville on espérait que ces enfants s’y rendent pour accéder à la grande école. Cette idée d’accéder à la ville, à ses meilleures écoles et équipements est une idée qui est devenue irréalisable. Toute une jeunesse aura de grandes difficulté pour accéder à ce que pouvaient encore faire leurs parents. On voit bien les mécanismes qui se mettent en place avec une question culturelle forte. Le Centre de prospective de la Gendarmerie nationale, avec lequel j’ai été amené à travailler, soulignait les gros problèmes d’équipements publics en direction des jeunes adolescents du périurbain et des lotissements pavillonnaires. Il se crée là des zones de déshérence non prévues lorsque les enfants grandissent avec des questions d’équipements publics, d’adaptation de ces équipements aux populations en place qui ne sont pas prioritaires pour l’instant pour les pouvoirs publics…

Alain Duperrier, BDP de la Gironde

Faut-il suggérer à Monsieur Juppé d’arrêter de restructurer le centre ville de Bordeaux et donc de le rendre attractif auprès des populations bobos ?

Christophe Guilluy

Monsieur Juppé a de gros soucis comme tous les derniers maires de droite à gérer de grandes métropoles. À Marseille, dont on a toujours dit qu’il s’agissait d’une ville spécifique car elle contient sa banlieue et où l’embourgeoisement du centre ville est moins rapide qu’ailleurs, le maire initie la gentrification avec le souhait d’avoir lui aussi ses bobos. Pourtant, les jeunes ménages urbains sont plus ouverts au monde, réceptifs aux questions d’écologie, plus diplômés et ils représentent aujourd’hui plutôt l’électorat du Parti socialiste.

Martine Jan, directrice de la BDP de Seine-et-Marne

Vivre en banlieue serait donc un tremplin pour pouvoir accéder à une vie meilleure. Les banlieues bénéficient d’investissements publics importants… Je me pose des questions sur l’utilité de la centralité des équipements puisqu’on a vu cette dernière décennie des équipements de lecture publique fabuleux être construits dans de très grands centres villes alors que le public qui en aurait le plus besoin n’est pas dans le centre ville mais bien plus éloigné. Pourquoi alors ne pas garder nos bibliobus pour aller à la rencontre de ces personnes complètement isolées, dans la précarité et loin des équipements culturels ?

Christophe Guilluy

Il faut les garder et même les moderniser… Vous ne pourrez pas faire bouger le politique sans amener la question sociale. Lorsque je travaille pour la Gendarmerie et que je leur décris une situation sociale, ils sont très intéressés car ils veulent plus d’effectifs. Leur logique n’est plus seulement sécuritaire car ils ont compris que les choses ne bougeraient pas autrement. La véritable question sociale dans ces territoires ruraux et périurbains n’a jamais été traitée. La seule qui est été considérée est celle du vieillissement, mais j’aime parler de la jeunesse rurale car cela paraît toujours improbable.

Lorsque je souligne que des possibilités existent en banlieue cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes mais nous sommes parfois piégés par un discours souvent misérabiliste, y compris du monde associatif dans ces quartiers, qui ne dit pas toujours la réalité des banlieues où pourtant beaucoup de jeunes trouvent du travail. L’autre réalité des logements sociaux est le vieillissement : demain les banlieues connaîtront un « papy boom » des Cités avec des personnes âgés qui « taperont le carton » dans les halls. En terme de stock, il y a moins de jeunes dans les quartiers sensibles aujourd’hui qu’il n’y en avait hier.

Aujourd’hui, compte tenu du marché immobilier, avoir un logement social est une bénédiction. À Clichy-sur-Bois, par exemple, la crise n’est pas celle du logement social mais du parc privé. Toutes les cités qui ont explosé à Clichy sont de la copropriété dégradée et non des logements sociaux. Lorsqu’il n’y a plus de bailleur social, on voit bien comment évoluent les copropriétés privées…

De la même façon, dans la banlieue parisienne on assiste actuellement aux prémices de l’ethnicisation de certains quartiers pavillonnaires avec une précarisation forte. Là aussi, c’est à contre-courant des idées reçues qui consistent à dire que le problème en France ce sont les barres et les tours. À Monaco, où il n’y a que des barres et des tours, on ne rencontre aucun problème social. Les ghettos noirs les plus criminogènes de la côte Ouest étaient formés de pavillons avec des petits jardins. L’instrumentalisation très forte de la politique de la ville a beaucoup servi d’affichage pour les hommes politiques. En travaillant sur les démolitions/reconstructions en Île-de-France, on constate que les premiers relogements ne se passent pas trop mal mais lorsqu’on arrive aux familles dites « lourdes » (polygames…) qui sont très compliquées à reloger, le fonctionnaire, en fin de course, se retrouve seul. L’instrumentalisation de la politique de la ville masque l’extraordinaire flux de population dans ces quartiers.

Didier Guilbaud, directeur départemental du livre et de la lecture de Touraine

Si de mon côté je ne crois pas que le bibliobus soit la bonne réponse, je pense que nous devons être attentifs à l’implantation de véritables services de lecture publique et laisser les services de lecture aux seuls bénévoles ne m’apparaît pas être une bonne solution. Nous aurons sans doute à retravailler cette question pour aller bien au-delà de ce que j’appellerai « l’outil bibliobus ».

Yves Alix, BBF

J’ai trouvé votre intervention très éclairante mais je n’arrive pas à placer dans votre géographie spatiale et sociale la petite ville. Vous parlez des grandes métropoles, du périurbain, du rural, mais il y a aussi sur le territoire un tissu de petites villes qui commence à 5 000 habitants et qui va jusqu’à des préfectures de 40 000 à 50 000 habitants, disons des villes moyennes. Quelle place ont-elles dans votre cartographie ? On voit bien en voyageant que ces petites villes sont en danger, sinistrées, surtout lorsque les services publics les désertent. Avec le débat sur la réforme de la carte judiciaire, le tribunal d’instance d’une ville comme Charolles (3 500 habitants) va disparaître. C’était pourtant le dernier service public national qui reliait cette minuscule sous-préfecture à l’ensemble du territoire.

Christophe Guilluy

Je les inclus absolument dans la logique de la France périphérique qui ne s’inscrit pas dans la logique de métropolisation, sauf pour les petites villes qui sont dans la ville centre, ou très proches, et qui sont alors cette logique. Bien évidemment, les villes, petites ou moyennes, de mono activité et en crise s’inscrivent complètement dans la logique périurbaine et rurale.

Notes

[1] Loi n°2003-710 du 1er août 2003 d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine, http://www.legifrance.gouv.fr/texteconsolide/UCEAZ.htm.