La territorialisation du côté du social, où en est-on ?

Nicolas Amadio, sociologue, Université Marc-Bloch de Strasbourg

 

Je vous exposerai, à partir d’une enquête menée dans un département, au sein des centres médicaux sociaux (CMS) qui composent le service de l’action sociale, comment cette collectivité territoriale a été amenée à mettre en place toute une série de transformations des pratiques professionnelles dans les CMS.

Concomitamment aux lois de décentralisation, se sont installés un ensemble de dispositifs, de compétences et de techniques qui ont obligé les travailleurs sociaux à s’adapter à une nouvelle donne territoriale. L’éclatement de la sphère administrative de l’action sociale, voire du système assistantiel, a accompagné un pullulement des dispositifs d’aide et la complexification croissante de leur gestion par des acteurs toujours plus diversifiés, gestion qui a significativement marqué les principes d’autonomie et de légitimité sur lesquels les travailleurs sociaux pouvaient jusqu’à présent appuyer le caractère professionnel de leurs pratiques. Confrontés à la remise en cause de ces principes, ces derniers se voient contraints d’observer mais, parfois, aussi de participer eux-mêmes aux changements qui affectent leur travail. Ces transformations, portées par le mouvement de modernisation et de décentralisation des services publics jusqu’alors pris en charge par l’État, se sont heurtées, dans un même temps, aux limites de leur territorialisation. Comme l’a montré Nicolas Revel, en 1996, à partir de sa lecture d’un rapport de la Cour des comptes, l’État n’a jamais totalement cédé sa place aux collectivités territoriales : nous sommes passés d’une logique de compétences croisées à une logique de compétences partagées entre l’État et les départements. Nous pourrions prendre plusieurs exemples : les personnes âgées, le placement des mineurs, les personnes handicapées.

Par ailleurs, l’État a continué à impulser des politiques d’action sociales nouvelles, dîtes transversales : l’insertion sociale et professionnelle des jeunes, le RMI, le développement social urbain, la politique de la ville en sont de bons exemples. Ils sont ouverts à des partenariats, mais en même temps limités par leur inscription contractualisée. Ils demandent des savoir-faire et modes de fonctionnement nouveaux et des capacités d’ingénierie.

Dans ce contexte, le poids des élus locaux sur les pratiques même des travailleurs sociaux s’est accru. Le contrôle, l’évaluation, la gestion des ressources financières et humaines par l’administration sont de plus en plus astreignants tandis que le rôle des associations et du bénévolat s’est développé. Au final, la complémentarité nécessaire est rarement atteinte au regard non seulement du morcellement des usagers mais aussi de la désagrégation du travail social. C’est bien ce à quoi semble mener la dynamique centrifuge à laquelle aboutit la poursuite simultanée des politiques de modernisation, de décentralisation et de territorialisation. Si le travail social se désagrège, c’est au profit d’une multiplicité des formes d’interventions sociales qui expriment chacune, avec plus ou moins d’acuité, des intérêts divergents en fonction des acteurs mais aussi des réalités sociales auxquelles se réfèrent chacun des acteurs. Ainsi, on voit se dessiner un paysage local, national et global au sein duquel agissent des acteurs avec des déontologies et des fonctionnements différents du cadre traditionnel d’exercice. Ces activités nouvelles sont de plus en plus situées dans le temps et dans l’espace. Le territoire se découvre progressivement non plus comme une donnée en soi mais comme une construction sociale dans laquelle les travailleurs sociaux ne constituent plus le principal élément de polarité.

À défaut de puissants soutiens locaux, il devient plus que jamais indispensable d’avoir l’affirmation d’une volonté nationale et le souffle d’un projet politique explicite. Il est certain qu’il est vite épuisant pour les travailleurs sociaux d’essayer de créer du lien social sans autre appui qu’une nouvelle technologie sociale. En effet, ils ne sont pas toujours enclins, ni même formés, à maintenir le tissu social dans une perspective de négoce entre acteurs institutionnels.

La politique sociale territorialisé exige qu’aux engagements financiers de l’État correspondent une implication et une responsabilisation croissante des élus locaux comme des administrateurs dirigeants. Ces engagements locaux renvoient à des notions de compétences, de légitimité et de responsabilité. On constate alors que toutes les collectivités territoriales n’ont pas su construire et exprimer une orientation pérenne de leur politique sociale.

La décentralisation ne constitue pas une rupture. Elle s’appuie sur une évolution dont les dynamiques administratives et techniques sont anciennes. Bruno Palier rappelle que la référence territoriale est ce qui marque, au cours du siècle, la plus grande continuité dans les pratiques d’assistance. Le territoire définit le cadre d’intervention (la paroisse ou la commune) et les titres qui conditionnent l’ouverture du droit (dans la mesure où il faut appartenir au territoire). À partir de 1945 et avec la généralisation de la protection sociale, le système d’assistance se différencie par ses critères d’accès aux prestations (l’appartenance professionnelle et la cotisation) et par son cadre d’action qui devient sectoriel. La mise en place du plan français de Sécurité sociale induit un double mouvement de déterritorialisation des politiques sociales : de l’appartenance territoriale à l’appartenance socioprofessionnelle, d’une part, et de l’intervention sociale à l’intervention sectorielle, d’autre part.

Une forme de désenchantement s’explique du fait que cette profession qui a toujours pensé en terme de flux est en train de découvrir qu’elle est condamnée à gérer des stocks. Cette gestion des stocks s’accompagne d’un effet d’une mise en péril de la relation d’aide et, avec elle, de l’ensemble des techniques traditionnelles du travail social.

La mise en place de la gestion du social

Les transformations et les innovations qui ont touché le travail social et l’action sociale sont représentatives de l’imbrication des sphères politiques, sociales et économiques. Pierre Rosanvallon a mis en perspective le contexte de crise de l’État-Providence qui a accompagné ces transformations. Il distingue trois dimensions qui constituent aussi trois étapes :

• une première étape, une crise financière, dans les années 70, durant laquelle la croissance ralentit alors que les dépenses sociales continuent d’augmenter ;

• une seconde étape, dans les années 80, avec une remise en cause des politiques publiques du fait de leur bureaucratisation et de leur opacité ;

• une dernière étape, dont on peut avoir le sentiment qu’elle se poursuit encore aujourd’hui, une crise philosophique avec le prise de conscience de deux phénomènes majeurs : la désagrégation des principes organisateurs de la solidarité et l’échec de la conception traditionnelle des droits sociaux à offrir un cadre satisfaisant pour penser la situation des exclus.

Si la notion de décentralisation exprime le désengagement de l’administration publique d’État au profit des administrations locales territoriales, elle traduit surtout un processus de reterritorialisation de l’action sociale qui accompagne ce que Pierre Rosanvallon appelle la crise de l’État-Providence compensataire.

Cette reterritorialisation des pratiques est censée faire émerger de nouveaux modes et champs d’intervention qui renvoient à des compétences particulières. Cette perspective peut être identifié à ce que Gérard Martin appelle un retour au local et pour laquelle il distingue des raisons à la fois économiques et sociales. Il caractérise la situation par le développement de deux phénomènes paradoxaux : d’un côté, on assiste à une extraordinaire expansion de l’espace économique qui s’accompagne d’une déterritorialisation de l’espace social et, de l’autre, dans le domaine des politiques sociales, une tendance à territorialiser l’espace. La mise en place de nouveaux modes d’intervention sociale au sein du conseil général peut apparaître comme l’illustration de l’émergence de nouvelles pratiques mais aussi comme une réponse en terme de gestion du social au paradoxe que je viens d’énoncer.

Il faut, dans un premier temps, distinguer deux mouvements. Une première forme de réponse est marquée par la distinction du travail social dit de secteur (le travail social classique) et les nouveaux dispositifs mis en place car les problèmes sociaux ont changé. Des problèmes de banlieue, d’intégration, de populations immigrées, de marginalisation et d’exclusion s’ajoutent aux problématiques déjà connues mais elles peuvent aussi concerner une seule et même personne. De plus en plus, l’usager des services sociaux se trouve pris dans une problématique aux dimensions multiples : il souffre simultanément d’un manque de ressources, de handicaps divers et des disqualifications qui les accompagnent. Il est renvoyé vers chacun des services prestataires, ce qui a pour conséquence d’empirer voire de favoriser sa situation de désarroi.

Tous les acteurs seront donc mis à contribution : administrations nationales, régionales, départementales, intercommunales et communales ainsi que l’ensemble des élus et des responsables locaux qui composent la sphère administrative et politique d’un territoire. Cet enchevêtrement va s’exprimer sous la forme de dispositifs nouveaux. Ceci laisse apparaître une scission, plus ou moins marquée, suivant le mode de fonctionnement des directions politiques et administratives de chacun des territoires. Nous avons, d’une part, la polyvalence de secteur (manière traditionnelle de fonctionnement du travail social, les travailleurs sociaux et les assistantes sociales sont dans des centres médicaux sociaux, attachés à un secteur et le public est orienté vers une assistante sociale en fonction de son adresse). Du point de vue de la polyvalence de secteur, la répartition des travailleurs sociaux sur le territoire a été plusieurs fois retravaillée ; les projets de réorganisation ont toujours plus ou moins existé même s’ils n’ont que rarement été utilisés dans leur totalité. L’innovation organisationnelle s’est significativement « routinisée » depuis les premières lois de décentralisation, notamment du fait que chacun des nouveaux présidents du conseil général n’hésitait pas y à porter sa marque. D’autre part, la mise en place de dispositifs nouveaux privilégie une approche globale et transversale adaptée à la multidimensionnalité des problèmes de l’usager. Elle a créé un ensemble de changements et de remises en question par rapport à une pratique plus classique du travail social, sans pour autant avoir été source d’innovation à un niveau organisationnel. Aux mutations du travail social n’ont pas correspondu celles de la collectivité territoriale. Les nouveaux dispositifs et procédures n’ont pas offert de relations stabilisées avec la conception classique du travail social et, sans s’être substitués à ces dernières, ils ne les ont pas non plus complétées. Bien sûr, si nouveaux dispositifs et travail social dit classique partagent un certain nombre de problèmes, ces derniers jouissent d’une image institutionnelle valorisée car ils donnent lieu à des pratiques professionnelles mieux identifiables et a fortiori plus contrôlables en terme de dépenses et d’investissements en moyens matériel et humain. Sur le territoire, les pratiques d’intervention sociale classique deviennent particulières, non pas parce qu’elles ne font plus la majorité, mais parce qu’elles ne font plus la norme.

Les centres médicaux sociaux et les conseils généraux considèrent qu’il faut maintenant s’attaquer à la conception plus classique du travail social. On distingue deux changements au sein des centres médicaux sociaux :

• une désectorisation des pratiques professionnelles : lorsqu’un usager arrive, les assistantes et travailleurs sociaux ne sont plus attachés à un secteur particulier ;

• une distinction entre les pratiques d’accueil et d’accompagnement.

On atteint une logique très anglo-saxonne de gestion, une logique de guichet avec une distinction entre le back office et le front office.

En cherchant à modifier l’organisation des pratiques professionnelles, le conseil général contribue à un changement de nature de ces dernières. Alors que, jusqu’à présent, les dimensions administratives et politiques étaient mises en exergue à travers les caractéristiques communes des dispositifs et leur empilement, elles interviennent de plus en plus comme des facteurs déterminants au niveau même des pratiques d’intervention sociale. Le conseil général favorise ainsi le passage d’une dynamique de l’action sociale à celle d’une gestion du social où les intérêts des usagers, des travailleurs sociaux, des administrateurs et des élus tendent à se confondre. Cela correspond à une opposition entre une logique du contenant et une logique du contenu. Du point de vue de la décentralisation, par exemple, il s’agissait avant tout de gérer le flux croissant d’usagers des services sociaux simultanément à un déficit en matière de capacité financière. La décentralisation s’adresse d’abord à la restructuration des services et à la réorganisation des réponses publiques et non au contenu même de ces dernières. Le recours de plus en plus fréquents aux cabinets de consultants apporte leur savoir-faire en matière de réorganisation des entreprises, mais ne permet pas de porter à terme le projet politique des élus car la plupart du temps les professionnels ne sont pas inclus dans l’élaboration de la réponse publique.

Ces transformations apparaissent, du point de vue du conseil général, comme une nécessité par le haut mais elles sont aussi apparues comme une nécessité par le bas : des travailleurs des centres médicaux sociaux ont commencé par instaurer ces nouvelles pratiques dans le fonctionnement de leur centre et, par la suite, le conseil général s’en est saisi. Dans les conseils généraux et dans les politiques publiques d’action sociale, l’ensemble des processus converge et pousse à de nouvelles transformations. Tantôt progressives, tantôt régressives, les dynamiques ainsi créées tendent à répondre simultanément aux effets du territoire et aux limites ou conséquences de la décentralisation (et ce n’est pas la même chose). C’est un double objectif dont se dessinent, aujourd’hui, les réponses possibles mais aussi les exigences. Du point de vue des travailleurs sociaux (les travailleurs sociaux du dispositif ou ceux des secteurs classiques), cela implique non seulement une remise en question identitaire mais aussi politique et citoyenne. Les travailleurs sociaux doivent s’appuyer sur d’autres repères, d’autres légitimités à exercer et surtout à apprendre à gérer leurs incertitudes. La réforme des pratiques professionnelles des centres médicaux sociaux a été engagée pour résoudre des problèmes d’abord sur un plan politique, car, sur ce plan, le partage des tâches entre l’État et les collectivités territoriales n’offre pas de lisibilité. Une multitude d’acteurs et d’institutions – et donc d’intérêts divergents – se croise et s’entrecroise entraînant une lenteur manifeste ainsi qu’un manque de souplesse et d’adaptabilité. La réforme des centres médicaux sociaux est donc aperçue comme un moyen d’améliorer la coordination entre les acteurs de l’action sociale ; l’annulation du partage sectoriel permettra à l’institution territoriale de gagner ensuite en souplesse et en communicabilité parce qu’elle se verra dans l’obligation d’affiner et d’homogénéiser ses décisions ainsi que ses lignes directrices. Par conséquent, la communication interinstitutionnelle sera moins sous l’influence d’individualités référentes pour lesquelles l’accumulation d’expériences négatives et l’exposition à des intérêts divergents marquent significativement les pratiques. Par ailleurs, pour les usagers, une meilleure coordination entre les acteurs sociaux a pour répercussion une prise en charge plus aboutie et plus rapide des demandes. Celle-ci a également une implication réelle sur les travailleurs sociaux puisqu’une meilleure lisibilité pour les usagers amoindrit leur incompréhension face aux décisions prises ou seulement rapportées par les travailleurs sociaux. Sur un plan administratif, cela permet d’équilibrer la charge de travail qui incombe aux travailleurs sociaux car ces derniers se partagent des secteurs géographiques dont les particularités, et leurs évolutions, n’ont pas toujours été prises en compte. Cela permet aussi d’assurer une diversité des acteurs sociaux pour un usager, aussi bien que pour un partenaire institutionnel.

On retrouve dans ces points forts de réforme des centres médicaux sociaux les principes à l’origine de la reterritorialisation des politiques sociales. Ils exprimaient alors une construction idéale du territoire qui devait relancer des dynamiques regroupées sous deux dimensions :

• relationnelle : réaffirmer la vitalité économique, sociale et culturelle du territoire, son identité à partir d’un réseau d’acteurs, constituait un projet fort et mobilisateur notamment au regard de certains bassins d’emplois ;

• organisationnelle : permettre la réorganisation des services, notamment administratifs, en fonction d’un découpage territorial adapté.

Nous convergeons alors vers un processus plus vaste de démocratisation des politiques publiques car le territoire ainsi conçu acquiert une dimension politique. Mais l’ambition est à la hauteur des obstacles : le territoire n’est pas un espace vierge ou à reconquérir sur un plan relationnel comme organisationnel. C’est pourquoi certaines collectivités ont eu du mal à s’adapter. Elles ont hérité de territoires, plus ou moins homogènes, dont les relations et les organisations se trouvaient liés, à des degrés variables, à des inégalités sociales, économiques, politiques et culturelles plus ou moins visibles. Simultanément ces collectivités doivent faire face à leur modernisation et, dans ce contexte, nous comprenons mieux les raisons du manque d’orientations politiques que nécessite pourtant la territorialisation effective des politiques sociales.

L’importance de la dépendance des travailleurs sociaux et de leur mise à l’écart du politique

Si l’idée de rapprocher les niveaux de décisions des citoyens et de prendre en compte les spécificités locales a été soutenue par une grande partie de la population, elle a aussi soulevé de nombreuses réserves et critiques qui renvoient aux risques auxquels expose tout excès de localisme. La critique principale tient dans le risque d’une « clochemerlisation » de la vie publique et elle s’accompagne aussi d’une réserve à l’égard de ceux qui auraient désormais autorité pour la conduire, en dénonçant le clientélisme. Le risque de clientélisme réactualise les critiques portées à l’effort sociétal de décentralisation qui conduit à un développement des inégalités notamment interdépartementales et à des incohérences en matière de financement. Mais le clientélisme, à proprement parler, des travailleurs sociaux est d’abord la conséquence de leur propre dépendance à l’égard des élus. Si on peut considérer ce risque comme une conséquence du caractère mythique de la relation d’aide par laquelle s’est longtemps caractérisé le travail social, il faut souligner aussi qu’elle est un moyen de tenir à l’écart les travailleurs sociaux de la question politique. La suspicion de clientélisme les amène à supporter leur mise à l’écart du politique et leur dépendance à l’égard des politiques. C’est une des raisons fondamentales pour laquelle les collectivités locales et l’État éprouvent tant de difficultés à retrouver un espace de co-production des politiques sociales avec les professionnels. À la légitimité d’expert en matière de travail social s’oppose la légitimité démocratique des élus ainsi que le poids des responsabilités, des charges et, a priori, des compétences qui leur sont déléguées bien plus souvent que reconnues.

Comme le remarquent François Bigot et Thierry Rivart, la définition même du travail social était auparavant le fait des professionnels ; elle est maintenant le fait, d’une part, des élus, et, d’autre part, des dirigeants des institutions. Les dirigeants des institutions territoriales seraient, du point de vue du travail social, au pinacle des représentants de la mission de service public comme les élus seraient au faîte de la notion d’intérêt général. Les dirigeants avancent la maîtrise de leur outillage technico-administratif de façon à légitimer le crédit accordé à une conception gestionnaire du travail social. Forts de leur influence sur la marge des politiques publiques comme de leurs positions ambiguës à l’égard de la puissance politique des élus, les dirigeants institutionnels sont au cœur de stratégies de pouvoir suffisamment significatives pour se prévaloir d’une capacité d’expertise en matière d’action sociale décentralisée, sinon de travail social territorialisé. Finalement, ce qui pèse le plus sur les travailleurs sociaux, c’est leur inscription dans des logiques de transformation, de modernisation, de territorialisation pour lesquelles ils n’ont été que très peu entendus par les décideurs publics. Ils ne peuvent agir sur le contenu de ces transformations. Face à l’ensemble de ces critiques, les transformations des pratiques des centres médicaux sociaux peuvent apparaître, pour le conseil général, comme un moyen – et là vous verrez que c’est une construction idéelle – pour les administrateurs de réaliser des économies substantielles, tout en palliant au manque de personnel employé à temps plein, et de simplifier les procédures de demandes d’aide en automatisant un peu plus ces dernières. Elles offrent l’occasion pour les élus d’accroître la lisibilité de leur institution et de mettre en avant leur ligne politique et leur propre succès au niveau communal, intercommunal, départemental et régional. Enfin, ces transformations permettent aux travailleurs de gagner en souplesse et en adaptabilité face à un terrain de plus en plus évolutif mais, aussi, face à des pratiques professionnelles et à un mode de fonctionnement en décalage constant vis-à-vis des contraintes professionnelles. L’ensemble de ces objectifs se perçoit aujourd’hui dans de nombreux projets qui misent sur le développement territorial. La majorité d’entre eux trouve ses ressorts, d’une part, dans une prise en compte effective des limites de la décentralisation et, d’autre part, sur le support que constitue le territoire. Mais la réussite de ces projets, exige une conception souple – pour ne pas dire flexible – du territoire dans tous les domaines.

En conclusion, j’aborderai les dernières tendances « à la mode » dans l’action sociale du point de vue de la territorialisation. Ces réponses résident dans le territoire mais nécessitent de laisser émerger de nouvelles formes d’articulations entre les sphères politiques, économiques et sociales et de mettre en perspective des réseaux de développement local qui ne renvoient pas aux contraintes héritées en terme d’espace ou aux conceptions traditionnellement pérennes des logiques de « mission », comme le développement social urbain. On passe d’une logique de projet citoyen à celle des grands projets politiques. Ces nouvelles politiques peuvent être impulsées aussi bien par l’ensemble des acteurs du territoire que par les politiques eux-mêmes. C’est l’occasion pour les travailleurs sociaux de construire de nouvelles légitimités, institutionnelles, démocratiques et de compétences, comme, par exemple, celles exercées par les assesseurs-consultants au Portugal dans le cadre du programme réseau social. Elena Reis montre en effet comment ces pratiques s’inscrivent dans un processus de participation du travail social dans la gestion associée du social. Cette nouvelle profession que peuvent exercer les travailleurs sociaux pour un temps, non plus déterminé – on sort d’une logique de contractualisation – mais nécessaire, s’inscrit dans un espace temps particulier (celui du projet). Or, la logique du projet est bien celle qui est mise en avant par Jean-François Bernoux dans sa proposition méthodologique de développement social du territoire. Il propose d’entrecroiser les notions de projet individuel, de projet collectif et de projet de territoire de manière à construire un projet social et politique. Un projet social, d’abord, comme affirmation aux politiques du sens que les acteurs donnent à leur engagement et à leurs actions ; un projet politique, ensuite, comme explication du mieux-être que se propose d’apporter ce projet social. Jean-François Bernoux a bien saisi la puissance de la dimension institutionnelle des politiques d’action sociale et le pouvoir de leur dimension organisationnelle et il n’est pas dupe quant aux dérives instrumentales qui guettent les projets de développement social territorial. Le risque est grand de voir des notions attachées à celles de développement (le diagnostic partagé, le projet de territoire, l’évaluation participative, la négociation) n’être en fait que l’évocation de son support. Instrumentalisé, le développement social territorial se bureaucratise, s’apolitise à l’image des politiques de la ville qui auraient, selon Daniel Béhar, moins changé le rapport de l’action publique au terrain, qu’ils n’auraient installé une nouvelle couche de sédimentation entre celle-ci et le terrain. Ainsi, les travailleurs sociaux voient se dessiner sous leurs yeux un développement local par et pour le haut plutôt que par ou vers le bas. Il faut souligner que la tendance dominante en Amérique du Nord et en Europe, soutenue par par l’OCDE et la distribution du fonds européen de développement régional (Feder), s’inscrit moins dans une démarche innovatrice du mode d’intervention de la politique publique, qui s’appuierait sur une participation réelle des usagers et des acteurs locaux, que dans une tendance portée par une nouvelle élite politique locale qui met l’accent sur la modernisation et la promotion des nouvelles technologies, sur l’employabilité des publics cible et la lutte contre l’insécurité urbaine. Ainsi le développement social local se ferait rattraper par les pratiques procédurales, technicistes et managériales, qui sont issues du monde entreprenarial, auxquelles les élus politiques s’accordent volontiers en mettant en avant un marketing de projets et de réseaux d’innovation (nouvelles technologies, transports ferroviaires et aériens, mais aussi grandes universités) dans une perspective assumée de gestion du social.

Questions

Vincent Lecomte, directeur de la Bibliothèque départementale de la Vendée

Vous avez dressé un tableau de la territorialisation dans le domaine de l’action sociale qui me paraît inquiétant si on le transpose aux bibliothèques. J’ai retenu de votre intervention l’importance de se poser des questions sur le contenu du service à rendre avant celles sur l’organisation ou la structure. En transposant cela aux bibliothèques, je me demande si nos réflexions précédentes, sur le rôle des EPCI en particulier, ne mériteraient pas d’être d’avantage approfondies et si nos véritables enjeux ne seraient pas, plutôt que la nécessité d’encourager les EPCI à s’investir dans le domaine de la lecture, de voir comment, pour quels services et avec quelles coopérations avec les BDP. J’ai quelques réserves sur l’efficacité de l’intervention des EPCI dans les plus petites communes. Si la bibliothèque tête de réseau peut un tirer un bénéfice certain, les petites communes avoisinantes n’en voient pas toujours les avantages par rapport à une organisation qui associait directement la BDP. Pour terminer l’analogie avec les bibliothèques, il me semble que dans la territorialisation de l’action sociale, une des choses qui n’a pas suffisamment été prise en compte est la formation des agents confrontés à de nouvelles logiques avec l’exigence de polyvalence et de réactivités, selon une logique de guichet, alors que nous sommes confrontés à des situations de plus en plus complexes au niveau administratif nécessitant une spécialisation accrue.

Nicolas Amadio

Je vous rassure et vous remercie de l’écho raisonné de mon intervention dans vos situations pratiques et quotidiennes. J’essaie de démontrer que dans ce processus de reterritorialisation qui accompagne la modernisation et la décentralisation, il y a un processus de gestion non seulement du social mais aussi du travail social. La gestion vient menacer les pratiques mêmes des travailleurs sociaux car ils n’ont que très peu de poids sur le contenu des politiques d’intervention sociale. À la limite, il leur sera proposé de l’évaluation, d’élire des représentants pour la réorganisation des services, mais tout cela ne concerne que le contenant des pratiques d’intervention sociale et non le contenu. Ce dont se plaignent les travailleurs sociaux dans ce département, c’est que face à leurs demandes de réflexion sur leurs pratiques, on ne leur propose que des sessions de supervision pour leur permettre une décharge affective, en les laissant complètement à l’écart de la réflexion politique de leur collectivité territoriale. Cela les affecte d’autant plus qu’ils ne sont pas tant attachés au contexte de l’exercice de leurs pratiques qu’à leurs pratiques professionnelles elles-mêmes.

Nathalie Mansuy, Médiathèque départementale de Seine-et-Marne

Je trouve qu’il y a un lien très intéressant entre la table ronde précédente et votre intervention. Monsieur Barroy évoquait l’intérêt de s’attacher davantage à la formation plutôt qu’aux structures en rappelant que nos missions devaient être au cœur de nos interrogations. Les travailleurs sociaux sont appelés à gérer du social, comme nous allons devoir gérer du culturel. Ceci est sans doute louable mais nos missions ne doivent pas pour autant être oubliées. Un des enjeux sera sans doute le travail de médiation culturelle, en tant qu’expert sur le territoire.

Nicolas Amadio

Je ne suis pas étonné que la thématique de la territorialisation soit abordée dans votre colloque annuel car le livre est un médium de socialisation des plus importants. Il concerne aussi bien la socialisation primaire, celle des enfants, que la socialisation secondaire. Derrière la territorialisation des bibliothèques départementales, il y a des questions d’ordre politique qui sont de l’ordre de la politique (du projet collectif, commun, citoyen) et non du politique (le négoce entre acteurs interinstitutionnels).

Emmanuel Serafini, chef du service Culture, Éducation, Jeunesse, Sport de l’Assemblée des départements de France (ADF)

Je ne voudrais pas avoir créé le trouble dans cette réunion de travail mais souhaitais juste vous dire que, dans les discussions que je pouvais avoir avec les présidents d’exécutif, il m’a semblé que globalement la décentralisation de la lecture publique s’était passée sans heurts. Les politiques se réinterrogent sur la pérennité de cet outil à partir de la révolution numérique et technologique et se demandent comment les outils technologiques peuvent être rendus plus accessibles, plus démocratiques.

Nicolas Amadio

Je ne visais pas dans mes propos les politiques (les conseillers généraux) mais mon inquiétude concerne plutôt la politique et les projets citoyens que peut porter l’utilisation des nouvelles technologies de l’information. Que les conseils généraux se saisissent de l’importance de la lecture et des bibliothèques départementales, cela me rassure, mais, en même temps, je me demande s’ils se sentiront toujours aussi à l’aise lorsque se soulèveront des problèmes liés aux effets de socialisation et aux missions de service public que doivent assumer les BDP.